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| Videosurveillances ContemporainesVidéosurveillances contemporaines : panoptisme ou non?EmmanuelMahediscussion? La version complète de cet article est disponible dans l'ouvrage : Foucault à l'œuvre. Deux années de lectures foucaldiennes dans un laboratoire de SHS, Editors Y. Chevalier, C. Loneux, Collection Echanges, Editions Modulaires Européennes, janvier 2006, 251 pages. ISBN 2-930342-66-88 http://www.intercommunications.be Je voudrais que mes livres soient une sorte de tool-box dans lequel les autres puissent aller fouiller pour y trouver un outil avec lequel ils pourraient faire ce qui bon leur semble, dans leur domaine. Michel Foucault [1] Lire Foucault exige une lecture particulièrement active et (auto)critique. Une des façons de le lire est de se saisir des outils qu'il nous a laissés (sa fameuse "tool-box") afin de, non pas poursuivre sa pensée (ce serait bien naïf et surtout présomptueux), encore moins pour utiliser une "grille de lecture" toute faite (un "foucaldisme" complètement contraire à une attitude foucaldienne), mais pour nous aider à penser, ou du moins s'y essayer. Cette lecture en action prend corps, dans le texte qui suit, autour du concept de panoptisme, en prenant l'exemple concret et actuel de la vidéosurveillance et de quelques autres systèmes sociotechniques anciens ou actuels. Le panoptisme apparaît principalement dans un des ouvrages les plus lus (et peut-être davantage connu que lu…), "Surveiller et Punir", paru en 1975.[2] Le succès rencontré par ce concept mène souvent aujourd'hui, à notre sens, à légitimer une certaine vision critique de notre société : le principe panoptique est en effet fréquemment sollicité pour décrire les nouveaux modes de surveillance, et notamment celui de la vidéosurveillance. Notre projet n'est pas d'infirmer ou non cette hypothèse. Elle est d'ailleurs, trop souvent, considérée comme un fait établi relevant d'une évidence chaque jour alimentée par l'actualité journalistique : nous serions bien encore dans une société "panoptique"dans laquelle non seulement tous et tout sont sous surveillance, mais où chacun se surveille, une forme de visibilité totalisante. Nous attacherons ici à décrire la vidéosurveillance comme une forme efficiente (et non pas seulement efficace), à la lueur en effet du panoptisme, mais sans s'y limiter et parfois même en cherchant à s'en démarquer. Lire Foucault ne consiste donc pas, à nos yeux, à plier nos descriptions dans une grille de lecture préétablie, fusse-t-elle de lui, mais de respecter au contraire la démarche de Foucault en expérimentant, en cherchant de nouvelles voies, à tâtons pour notre part. Dans la tool-box, on trouve non seulement des concepts-outils, mais elle comprend aussi la manière dont ces concepts se sont progressivement construits. Ce ne sont pas tant des méthodes à appliquer qu'une attitude pour transformer notre propre vision du monde et de nous même. Nous essayons donc ici, d'une manière empirique, de nous affranchir de ce qui est devenu une évidence : les systèmes de surveillance actuels seraient une forme de panoptisme accompli ou en voie de l'être. Il nous semble en effet essentiel de ne pas se limiter à cette analyse car elle nous empêche de décrire de nouvelles forces en jeu, même si celles-ci ne se sont pas encore affranchies des précédentes. Avant de donner à lire ce travail, présenté ici dans ses prémices, il est sans doute nécessaire de préciser que nous ne proposons pas la bonne interprétation de ce que Foucault entendait par panoptisme, et prouver ainsi qu'il existerait des abus d'interprétations et donc des lectures erronées, ce serait contraire à l'objectif que nous nous sommes fixés collectivement dans cet ouvrage. Par contre, nous n'hésitons pas à condamner les abus de facilité qui conduisent nombre d'auteurs et de journalistes à ne pas questionner nos systèmes de surveillance autrement que par le prisme d'un panoptisme simplifié pour l'occasion, sans doute par facilité mais aussi parce que ce concept est en effet tellement opératoire qu'il semble être devenu un fait incontestable malgré les changements fondamentaux survenus dans ce que Foucault a appelé lui-même, à la suite de William Seward Burroughs, l'émergence de la "société de contrôle". Nous nous ne situons donc pas dans un débat d'interprétation de toute manière vain. Lire Foucault conduit au contraire à se méfier des interprétations "correctes" ou des lectures dogmatiques (une forme de "bon usage"), ce qui ne doit pas légitimer bien entendu les lectures non précises, et parfois contraires à ce que Foucault a dit ou écrit… Nous décrirons donc quelques systèmes de vidéosurveillance (pas tous car ils prolifèrent), plus ou moins récents, pour proposer quelques pistes de réflexion sur les nouveaux agencements propres à une "société de contrôle". Nous y incluront aussi d'autres systèmes sociotechniques qui, a priori, semblent étrangers à notre thématique, mais qui, pourtant, nous aideront à comprendre de quel régime ou dispositif de pouvoir sont constitués par et avec les systèmes de vidéosurveillance contemporaine. Le panoptique actuel se caractériserait comme une extension massive du panoptique ancien, une montée en puissance de ce qui naquit, comme l'a montré Foucault, à la fin du XVIIIème siècle lorsque co-émergèrent énoncés et milieux spécifiques à la société disciplinaire. La question de la vidéosurveillance n'est donc pas de comprendre à quoi elle sert aujourd'hui mais comment elle se déploie en co-émergence avec d'autres dispositifs techniques, d'autres formes de distribution du visible (nous ne nous attachons pas ici aux énoncés, même si leur analyse serait bien évidemment nécessaire). Si nous considérons que le panoptisme est une forme de distribution du visible propre à une société (et donc avec des effets de pouvoir singuliers) nous pourrions également interroger d'autres formes techniques contemporaines aux dispositifs panoptiques pour comprendre s'il n'existe pas des logiques de formes (et donc des logiques de pouvoir) peut-être similaires, ou tout au moins relevant d'un régime de visibilité semblable ? Décrivons par exemple un dispositif sociotechnique a priori éloigné de notre sujet : le gazomètre. Nous reprendrons ensuite la description de dispositifs de vidéosurveillance. Le gazomètre du XIXème siècle : une mécanographie des usages La gestion des flux énergétiques de la fin du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle, leurs moyens de production, de captation, de transformation, mais aussi la façon dont ils étaient stockés et distribués, ont produit de véritables dispositifs techniques cinétiques, dont certains sont toujours en action aujourd'hui : c'est le cas des plates-formes pétrolières, des puits de pétrole, des barrages d'électricité, des centrales électriques au charbon, les usines de textile, etc. La gestion du gaz, telle qu’elle s’est développée à la fin du XIXème siècle (gestion technique et administrative), se cristallise par exemple dans la forme in-formante du « réservoir de stockage ». Ces gigantesques cylindres métalliques étaient implantés auprès des grandes villes (certains sont encore aujourd'hui en fonctionnement) pour fournir aux habitants un nouveau moyen d'énergie distribuée sous la forme d'un « réseau » de tuyaux (chauffage, éclairage, etc.). Le réseau est en soi in-formationnel[3] : il est à la fois l'indice et l'outil des forces sociales en jeu ou en devenir : évolutions techniques, gestion politique de l'espace social, discours et techno-utopies qui s'y rattachent, etc. Les lieux de stockage le sont tout autant : ils sont un des éléments constitutifs et essentiels du réseau technologique (réseau-technique et réseau-métaphore). Ils étaient donc devenus de véritables signaux suburbains architecturaux. De notre point de vue, ils préfiguraient les « tableaux de bord » du XXème siècle et, pour une partie de leurs fonctions, les interfaces informatiques de la fin du XXème siècle : ils sont la partie visible, intelligible et réactive d’un ensemble invisible, structurant et opérant. Visuel à insérer : un gazomètre photographié par les artistes Becher Ces réservoirs signalaient l'existence du réseau auquel ils appartenaient et fonctionnaient comme une forme dynamique et réactive de l'état de stockage et des flux. La quantité de gaz consommé par les habitants était donc visible en « temps réel », pour reprendre notre terminologie contemporaine. Grâce à une modulation auto-mécanique du volume tout entier, modulation basée à la fois sur le flux et le stockage, le réservoir fonctionnait comme une sorte de colossal télescope qui se rétractait ou se dilatait en fonction de la quantité de gaz contenue. Ce qui signifiait que la forme architecturale du gazomètre était tout à la fois une forme fonctionnelle (elle permet de stocker le gaz liquide en toute sécurité) et fonction d'usages sociaux (elle indique le niveau de stockage ainsi que la quantité de gaz distribué dans la ville en fonction des usages de consommation). Le réservoir de gaz était une forme organisationnelle dans laquelle les interactions techno-sociales étaient interdépendantes. Techniques et usages sociaux des techniques se cristallisaient, se stabilisaient dynamiquement (en tension), dans une forme architecturale cinétique qui se donnait à voir comme forme symbolique, comme pouvait l'être l'architecture Gothique avec la pensée Scolastique. Cette mécanographie de la fin du XIXème siècle pourrait être une des étapes préliminaires, une pré-figuration (à la fois symbolique, technique et sociétale) des systèmes pré-informatiques et informatiques du XXème siècle avec notamment les notions interdépendantes et structurelles d'automatisme, de régulation, de flux, de stockage, d'interfaces, et de rétroaction. La forme visible de l’invisibilité des usages dans le gazomètre du XXIème s. L'esthétique dont il est question ici ne relève donc pas tant des effets de styles d'une époque (décorations, ornements, « symbolisme ») que des forces de natures diverses qui la travaillent de l’intérieur et de l’extérieur : innovations techniques, ordre social, nouveaux usages, énoncés juridiques… Quelles seraient alors les formes symboliques (techniques et sociales) contemporaines ? Est-ce qu’un gazomètre contemporain à basse pression constituerait lui aussi l’exemple d’une in-formation ? Visuels à insérer : à gauche : gazomètre contemporain (stockage de gaz à basse pression). A droite : caméra vidéo sous dôme, “Panasonic color pan”, 2004.[4] La nouvelle visibilité du stockage de gaz (prenant généralement la forme d’une sphère opaque –voir visuel) correspond à une non-visibilité de l’état du stockage, qui, en conséquence, masque les usages en action. Alors que le dispositif mécanographique propre au XIXème siècle permettait une visibilité quasi-organique de ses éléments techniques et de son fonctionnement (peut-être corrélé au diagramme[5] panoptique de la société disciplinaire), le dispositif techno-logique contemporain du début du XXIème siècle, pour sa part, dissimulerait son fonctionnement technique dans une forme visible saillante, tout en le rendant plus prégnant dans notre environnement car les réseaux se sont étendus. L’opacité des stockages actuels du gaz pourrait être corrélée pour leur part à ce qui est également en jeu dans d’autres formes du visible d’aujourd’hui : les interfaces informatiques dites « intuitives » ou « invasives ». Ces dernières se développent en effet dans une logique de « transparence » des appareillages techniques et informatiques, de fonte dans notre environnement. Cette invisibilité croissante correspond pourtant à une présence de plus en forte d'innombrables outils et dispositifs techniques de la vie quotidienne : caméras de vidéosurveillance, téléphones mobiles, transports mécaniques, panneaux informatifs, repérage par satellite, nanotechnologies, etc. Le dispositif technique n'est plus visible en soi : les câbles sont souterrains, les transmissions passent par des ondes, les composants deviennent microscopiques et incorporés. Il disparaît du champ visuel tout en étant « invasif ». Cette disparition visuelle (tant du point de vue du dispositif que de l'interface) est un nouveau degré d'opacification des boîtes noires. Leurs utilisations (passives ou actives, conscientes ou non) deviennent de plus en plus « naturelles » (alors qu’elles ne le sont précisément pas) et leurs logiques fonctionnelles internes échappent à l'utilisateur. Le gazomètre contemporain, à sa manière, visibilise ce double processus d’opacité et de transparence. Est-ce que la vidéosurveillance dans ses dernières évolutions ne participeraient-elles pas à ce mouvement paradoxal de rendre visible l'espace social (une forme de transparence dans laquelle il est difficile d'y échapper ou de se cacher) tout en devenant prégnant, invisible à l'œil nu, une technologie pervasive ? A l'image du gazomètre, la vidéosurveillance, même si elle n'est pas aussi ancienne, s'est transformée ces dernières années, nous indiquant peut-être ainsi des évolutions dans la manière dont l'acte de surveillance se transforme. Par exemple, la caméra de vidéosurveillance se présente de plus en plus souvent cachée sous un dôme (voir visuel), de telle sorte que nous ne la voyons plus. L'ancienne mécanographie de la caméra électro-optique (l'appareil et son orientation électrique étaient visibles à l'œil nu) est supplantée par cette petite forme sphérique, qui, à l'image du gazomètre de basse pression, opacifie le point de vue, le retire de notre champ visuel. Nous pourrions ainsi relever, dans notre société, toutes les formes technologies diverses qui sont ainsi cachées et pourtant proliférantes. Cela se présente ici sous la forme d'une sphère (nous aurions pu ainsi noter également l'évolution du radar en radôme – voir tableau 1 en fin de texte), mais bien d'autres formes peuvent être corrélées à celle-ci, notamment une forme d'invisibilité totale puisque les nanotechnologies ou les technologies pervasives disparaissent littéralement du champ visuel. Les techniques de vidéosurveillance participent de ce mouvement spécifique et récent d'une forme de prégnance invisible et généralisée, et pourtant, elles semblent bien relever d'un héritage panoptique. En effet, la non visibilité du point de vue de la caméra retranchée dans une sphère résonne étrangement avec l'ancienne tour de la prison panoptique qui ne dévoilait pas, non plus, le regard de l'observateur (quand il y en avait un). L’héritage panoptique Les systèmes de vidéosurveillance Modernes, largement répandus dans la société contemporaine, seraient donc effectivement assimilables aux modèles de surveillance de la société disciplinaire pensée par Foucault : telle est donc l’hypothèse souvent évoquée pour comprendre comment ces technologies organisent le visible et constituent des formes organisationnelles, c’est-à-dire des technologies du corps. Certains autres types de vidéosurveillance Contemporaines pourtant, notamment avec la multiplication des webcams personnelles et des mobiles téléphoniques équipées en de caméras, indiquent peut-être l'émergence d'une société de contrôle aux effets de pouvoir très différents. À travers cet exemple, nous pourrions avancer que la société de contrôle contribuerait à développer de nouvelles formes de contrôle tout en intensifiant certaines formes disciplinaires. Le dispositif panoptique, tel que Michel Foucault l'a décrit, est un des modèles d'architecture politique de certains grands milieux d'enfermements de la société disciplinaire. C'est le cas des prisons construites à la fin du XIXème siècle où l'agencement des bâtiments en anneau, perforés de deux fenêtres pour chaque cellule, construits autour d'une tour centrale permettait aux gardiens de surveiller chaque parcelle de l'ensemble architectural et contraignaient les prisonniers à une visibilité permanente. [Nous soulignons] : Par l'effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt. […] De là l'effet majeur du Panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l'actualité de son exercice ; que cet appareil architectural soit une machine à créer et à soutenir un rapport de pouvoir indépendant de celui qui l'exerce ; bref que les détenus soient pris dans une situation de pouvoir dont ils sont eux-mêmes les porteurs. [6] Les dispositifs électro-optiques[7], dans les prisons contemporaines, mais aussi dans tous les lieux publics comme les parkings, supermarchés, voiries, etc. ont permis de pousser dès les années 1960, et jusqu'à son paroxysme, ce système panoptique ancien: un espace, filmé par les caméras de vidéosurveillance reliées à un poste central, instaure un point de vue autorisé (celui qui fait autorité : la police, les surveillants de magasin ou de parking, etc.). Ainsi des microréseaux, boucles locales, se sont installés sur des lieux identifiés à une fonction précise (un système de vidéosurveillance pour éviter les vols de voiture dans les parkings, un autre pour prévenir l'arrivée trop massive de voitures sur un axe précis, etc.). Les systèmes panoptiques électro-optiques ont épousé, ou plus exactement se sont calqué sur les formes organisationnelles propres aux espaces fonctionnalistes (l'usine, le parking, le supermarché, etc.). Les « petites silhouettes » ne sont plus captives d’un agencement architectural fermé, mais captées par un agencement électro-optique en temps réel (contrôle direct du surveillant ou d'un veilleur) et en différé (enregistrement et stockage des images pendant une durée déterminée). Une nouvelle surveillance ? À partir des années 1980, avec les câbles et les satellites, certains de ces micro-réseaux se sont interconnectés, ce qui a eu pour effet de globaliser l'emprise, la prise vidéo (« video capture » en anglais), sur un espace qui n'est plus limité géographiquement. Un territoire n'est plus assimilé à une fonction précise (garer sa voiture dans un parking), il peut en receler plusieurs (un parking souterrain peut servir à garer sa voiture, mais aussi à accéder à d'autres services, la plupart automatisés ou sans présence humaine directe : points d'informations sur le centre commercial, publicités, installations artistiques, diffusion de musiques ou de sons « naturels », espaces publicitaires, etc.). Un seul lieu est pétri de fonctions et de temporalités différentes. Les espaces ne sont plus homogènes et fermés, ils deviennent hétérogènes, multiples, ouverts avec des modalités diverses d'accessibilité (selon les personnes, leurs fonctions, le calendrier, etc.). Cette « ouverture » provoque en retour une densification des moyens d'accès automatisés et régulés selon des critères mouvants et ciblés, ce qui a pour effet de créer une multitude de « micro-fermetures » invisibles qui s'enchevêtrent les unes aux autres selon les personnes, les lieux, les fonctions, et les temporalités. Les caméras vidéos sont alors sollicitées sur un même lieu pour des recherches et des observations différentes : calculer l'intensité du trafic de piétons ou de voitures, ou rechercher par reconnaissance de formes un terroriste en cavale (« video tracking » à Londres par exemple ou dans d'autres grandes villes - photo ci-dessus - une station de métro sous la surveillance vidéo équipée d'un logiciel de « reconnaissance de formes » directement relié à une base de données comparative). Mais cette recherche active (il y a une mise en œuvre d'une observation de certains lieux avec un objectif précis) se double d'une couverture passive mais non moins efficace. L'homme agressant une petite fille sur le trottoir d'un quartier résidentiel bruxellois a été arrêté[8] non parce qu'il était suspecté de le faire (il était inconnu), mais parce que tout un quartier est sous surveillance et fait l'objet d'une veille sans objectif, une veille « molle » qui s'active et donne l'alerte lorsque des comportements considérés comme « anormaux » sont suspectés. Le contrôle s'exerce donc de façon continue mais sans requérir pour autant une activité strictement finalisée. Visuel à insérer : vidéogramme d’une caméra de vidéosurveillance du métro londonien. [9] D’autres formes de surveillance automatisée existent. Ainsi la « vision intelligente » (en anglais « smart vision ») est une technique qui a été mise en œuvre voici quelques années. Elle a par exemple été testée dès 2001 dans le métro de Londres, de Milan et Paris. Cette technique consiste à détecter chez les voyageurs des comportements « qui s'écartent de la norme ». Un des responsables du projet en France expliquait à une journaliste : « Il y a des endroits dans le métro où il n'y a pas lieu de stationner, sinon le système associe cela à une situation dangereuse, du moins suspecte. »[10] Ce système est relié à un réseau de caméras connectées à un ordinateur central qui est muni de logiciels de détection. Si une silhouette humaine reste immobile plus d'une minute, son image passe au vert sur l'écran de contrôle. Après deux minutes d’immobilité, elle est colorée en rouge et l'alerte est alors donnée. Rester immobile trop longtemps, stationner en groupe, ne pas marcher dans le bon sens, franchir des zones interdites, deviennent des formes de comportements suspects ou déviants. Les systèmes de détection se complexifient et peuvent donner lieu à mutualisation entre des compétences sécuritaires ou de régulations différentes. Héritiers des systèmes panoptiques (une « tour de contrôle » au milieu d'un territoire circonscrit), les systèmes de contrôle Modernes se sont donc, avec la vidéosurveillance, multipliés dans d'innombrables lieux, eux aussi circonscrits (même s'il s'agit d'un lieu de passage, de transit comme un carrefour, un axe d'autoroute ou une aire d'aéroport). Avec l'interconnexion de certains de ces systèmes jusqu'alors autonomes, les nouvelles tours de contrôles peuvent élargir leurs espaces de visionnement, et les moduler en fonction des régimes d'autorité gestionnaire dont ils dépendent (économique, politique, militaire, etc.). Un grand carrefour rennais (le pont Pasteur) est par exemple filmé en vidéo, et les images retransmises dans un centre de régulation routière en Suisse, ces images pouvant également être diffusées sur d'autres réseaux et servir d'autres objectifs, tout dépendant de l'usage qui en est fait. Avec l'appropriation « grand public » des technologies de captation et de diffusion vidéo via Internet, de nouveaux réseaux de vidéosurveillance s'installent dans les lieux publics mais aussi dans les lieux « privés » (domicile, clubs, etc.). Dans ces figurations, il n'existe plus de point de vue central exerçant d'autorité un droit de surveillance sur une multitude de lieux, mais un point d'émission auto-autorisé (un internaute qui installe par exemple des webcams dans sa salle de bain), générant à son tour une multitude de points de vue extérieurs. Le schéma panoptique s'inverse. La tour centrale du schéma panoptique instaurait un point de vue autoritaire sur les détenus qui subissaient une mise en visibilité de leurs corps malgré eux. Ici, le centre est exposé à la vue des autres. Nous passons d'un modèle centrifuge (les gardiens lançant leurs regards depuis le centre) à un modèle centripète (les observateurs lointains et anonymes focalisent leur regard vers un point unique). Le point nodal passe du statut d'observateur à celui d'observé. Nous pouvons malgré tout y déceler un point commun capital : le centre détient une forme de pouvoir (le gardien exerce son pouvoir de surveillance et l'internaute « exhibitionniste » choisit de donner accès ou non à ses images personnelles). Ce point central (qui nous rappelle étrangement le point de vue unique de la perspective centrale), s'incarne dans le premier cas au centre précisément d'un agencement architectural fixe, tandis que dans le second, le centre ne devient tel, à travers la relation observé(e)-observants(tes) déterritorialisée puis reterritorialisée par le réseau Internet (à chaque fois différemment selon le lieu de vision et le « public » qui les voit). Cette déterritorialisation ne signifie pas « sans-territoire » (ce qui est habituellement compris, à tort, comme « virtuel »), elle résulte d’un mouvement instable de réagencement, d'un ajustement perpétuel, entre un « centre » non topographique et une périphérie éclatée, mouvante et non visible (les observants se connectent, se déconnectent, et ne donnent pas nécessairement leurs contacts). Dans le cas précis d'un(e) internaute exhibitionniste (il existe bien entendu d'autres usages qui instaurent d'autres formes de surveillance ou de contrôle), la mobilité et le mouvement des points de vue (y compris leurs apparitions et leurs disparitions) pourraient être qualifiés d'hétéroptiques : l'ensemble du dispositif (supposons pour le moment que l'Internet est un dispositif en soi) n'est pas visible dans sa totalité (comme pouvait l'être la prison : un « état permanent de visibilité »), mais il multiplie potentiellement les accès visuels partout selon des temporalités hétérogènes. On ne peut pas tout voir d'un seul tenant (ce qui obligerait à penser l'espace du réseau comme un espace stable et limité, entièrement visible ou perceptible à un moment T), mais on peut étendre le champ de vision en multipliant les « petits théâtres ». Cette extension du champ visuel liée à Internet (en se limitant au « Web » grand public) ne correspond pas en soi à l’augmentation d’une surface visible mais à sa modification : l'emprise visuelle peut s'exercer en dehors des anciens murs (l'Internet n'est pas un « grand milieu d'enfermement») mais elles en fabriquent de nouveaux, multiples, mouvants, invisibles mais non moins efficaces : l'accessibilité aux images dépend des facteurs d'usages, de droit, d'économie, de technique, de culture, etc. Il s’agit donc moins d’un progrès que d’un nouvel agencement, d’une nouvelle distribution du visible, d’une nouvelle régulation des corps et du social, plus diffuse, plus hétérogène, mais néanmoins puissante. Cette hétérogénéité est aussi un facteur d'homogénéisation : c'est parce qu'elle multiplie les possibles en faisant éclater les milieux d'enfermement qu'elle réduit la possibilité d'y entrer ou de s'en sortir. Pour reprendre Deleuze, nous pourrions dire qu'avec la société disciplinaire, nous sommes toujours prêt d’en finir avec quelque chose (après l'école, on entre dans l'armée ; après le service militaire, on intègre l'usine, on construit une famille, etc.), alors qu'avec la société de contrôle nous n'en finissons jamais avec rien (les périodes de travail professionnel changent, les formations sont constantes, les familles se recomposent, etc.).[11] Les T.I.C comme technologie des corps Si le panoptique est une architecture politique (au sens foucaldien : une architecture qui est une machine politique en soi, une forme non seulement symbolique – il y en a toujours eu à toutes les époques – mais une forme efficiente, un dispositif qui exerce en soi un pouvoir et résulte d’un rapport de forces correspondant à un diagramme), nous pourrions supposer que le « web » (en y incluant toutes ses composantes sociotechniques, techno-logiques) constitue un agencement propre à la société de contrôle, mettant en place une nouvelle organisation du visible qui, en retour, contrôle les corps (leurs répartitions et leurs visibilités). C’est une nouvelle technologie des corps. Elle n'est ni structurale, ni symptomatique d'un système de pouvoir en particulier, elle produit autant d'effets qu'elle ne les instaure, elle organise des rapports de forces à l’intérieur desquels on peut entrer en résistance. Certains systèmes de vidéosurveillance originellement panoptique dans leur agencement sont eux aussi décentralisés et éclatés : les images des caméras vidéos d'immeubles (dans les espaces communs : escaliers, parkings, jardins, etc.) par exemple sont aujourd'hui souvent diffusées sur une chaîne du réseau câblé résidentiel, de sorte que tous les résidents y ont accès chez eux. Dans ce dernier cas, nous ne sommes ni dans le système panoptique (point de vue unique central sur l'ensemble d'un territoire), ni dans le dispositif de type « Loft story » (points de vue éclatés sur un sujet d'observation unique), mais dans un système de contrôle continu et généralisé. Tout le monde se surveille. L'activité de surveillance s'est transformée en activité de gestion et de contrôle. Cet éclatement du cadre de surveillance est à la fois social (changement des cadres et références spatio-temporelles dans les domaines du travail par exemple) et technique (capacité des dispositifs techniques à permettre les effets sociétaux). À la surveillance disciplinaire, dure et localisée, se substitue un contrôle généralisé, délocalisé et non-identifiable, une veille « molle » qui se durcit n'importe où et n'importe quand, lorsque le contrôle actif devient nécessaire. Ces différents systèmes de surveillance vidéo, véritables machines de pouvoir (et non pas uniquement machines du pouvoir), relèvent de l'intensification et de la généralisation des dispositifs hérités de la société disciplinaire (puis transformés), mais ils annoncent l'émergence d'un nouveau type de surveillance spécifique à la société de contrôle. Ce processus d'intensification et d'infiltration dans toutes les strates de la société est le résultat d'un double mouvement : c'est d'abord le mouvement historique d'une ancienne économie de pouvoir qui ne cesse de se réactualiser et de persister (c'est à la fois la rémanence des anciens milieux d'enfermement et la force d'inertie qu'elle engendre - à l'image de la persistance rétinienne qui, par son inertie, assure l'illusion de la continuité du mouvement, ou, pour reprendre une métaphore physique, lui assure une « force quantité de mouvement » suffisante pour continuer sur sa lancée) ; c'est ensuite un mouvement d'émergence de la nouvelle économie du pouvoir (non plus symptôme de la persistance d'un modèle révolu, mais l'émergence d'un nouveau modèle). La société disciplinaire dans la « majoration des effets de pouvoir, dans son extension, son intensité et sa continuité »[12] participe à l'avènement d'une économie de pouvoir qui est en passe de la remplacer. Ce sentiment de continuité suscité par la présence intensifiée de modèles passés ne doit pas nous aveugler sur les changements radicaux actuellement en œuvre dans les technologies du pouvoir contemporain. Comme nous l'avons décrit plus haut, les systèmes panoptiques, tout en proliférant et se perfectionnant, peuvent également changer de nature, ils peuvent même jusqu'à inverser le schéma initial du point de vue centré et autorisé : le nouveau schéma majore le degré de visibilité (il multiplie les « petits théâtres » et agrandi son champ visuel par interconnexions) tout en rendant de moins en moins visibles, et donc non-identifiables, les régimes d'autorité, multipliant autant les angles morts qu'il multiplie les points de vue. L'espace de contrôle est élargi (de manière locale avec les caméras vidéos terrestres et les systèmes de localisation type 3G, et de manière globale avec les systèmes de captation par satellite) ; les contrôlés et les contrôleurs se multiplient : l'emprise de surveillance déborde des murs et des espaces clos. La généralisation d'un modèle peut le conduire paradoxalement à sa perte : l'éclatement des grands milieux d'enfermement s'effectue par la prolifération et la sophistication des outils de contrôles qu'ils ont générés. Le passage de la société disciplinaire à la société de contrôle se caractérise d'abord par l'effondrement des murs qui définissent les institutions. Il y aura donc de moins en moins de distinctions entre le dedans et le dehors. […] Dans le processus de la post-modernisation, ces espaces publics se voient de plus en plus privatisés. Le paysage urbain n'est plus celui de l'espace public, de la rencontre au hasard et du rassemblement de tous, mais des espaces clos des galeries commerciales, des autoroutes et des lotissements à entrée réservée. [13] Le flou des frontières entre modèles sociotechniques historiques et contemporains (les « grands milieux d'enfermement » du XIXème siècle ne cessent encore aujourd'hui d'être réformés, réhabilités : les débats sur l'école et la laïcité ou sur la « modernisation » des prisons en sont des exemples probants), contribue à provoquer le sentiment généralisé d'une crise perpétuelle des valeurs et de leurs cadres d'efficience. Le renforcement et la généralisation exponentielle du principe d'enfermement (les nouveaux « système clos ») emplissent tous les espaces, jusqu'à ce que, paradoxalement, le dehors (notion constitutive de l'enfermement) disparaisse. Il n'y a potentiellement plus de dehors. Le passage de l'espace strié, propre à la société disciplinaire, à l'espace lisse de la société de contrôle en est une des conséquences. Michael Hardt poursuit : L'espace strié de la modernité construit un lieu perpétuellement livré et fondé sur un jeu dialectique avec son dehors. L'espace de la souveraineté impériale, par contre, est lisse. […] Dans cet espace lisse de l'empire, il n'y a pas de lieu du pouvoir – il est à la fois partout et nulle part. L'Empire est une u-topia, ou plutôt un non-lieu. Si la société de souveraineté se présentait comme « l'enchevêtrement d'instances d'autorité multiples et contradictoires », nous pouvons supposer que le modèle disciplinaire, autant par sa prolifération que par son éclatement, est à la fois le symptôme de sa propre dégénérescence puis de sa proche disparition, et un des moteurs de la résurgence d'anciens modèles issus de cette société de souveraineté. Le désordre apparent suscité par une telle prolifération crée en effet les conditions d'émergence des nouveaux types de « féodalités » (locales ou globales) avec la multiplication des nouveaux « seigneurs » qu'elle produit : le PDG ou les actionnaires anonymes d'une multinationale, les « leaders d'opinions » politiques ou médiatiques, mais aussi les propriétaires de villas dans un quartier sécurisé de Mexico ou de Johannesburg, un « dealer » dans son territoire de vente, etc.). En considérant les systèmes de vidéosurveillance comme des dispositifs de pouvoir, leur étude permet ainsi de qualifier la nature de ces changements en spécifiant ce qui est amené à disparaître ou à émerger, mais aussi ce qui sera amené à être réinstauré. Si, avec Roger Pol Droit, nous considérons d'abord les grands milieux d'enfermement comme des lieux de distribution du visible avant de les analyser comme des lieux de claustration (c'est-à-dire comprendre Foucault comme un penseur du dehors et non comme un penseur de l'enfermement), nous devrions répertorier les dispositifs de contrôle contemporains, non comme des outils de contrôle, mais d'abord comme des régimes de visibilité hétérogènes (multiplicité de leurs objectifs premiers : fichage vidéo des personnes dans les aéroports américains, contrôle des flux des autoroutes, etc.) et comme des régimes de visibilité également interconnectables et complémentaires dans leurs effets de pouvoir (utiliser plusieurs technologies de contrôle pour tracer l'activité d'une personne morale ou physique : la carte bancaire peut produire des informations diverses – le type et la quantité des échanges monétaires, l'heure de passage à un paiement d'autoroute –, croisée avec d'autres sources d'informations visuelles, écrites, sonores : le téléphone mobile – n°composés, localisation des déplacements, heures d'appel… -, les e-mails, les caméras de surveillance, etc.). Nous ne pouvons plus penser la distribution du visible uniquement sous forme de lieux monofonctionnels (une école, une prison, une caserne, un hôpital), il nous faut la penser désormais dans sa plasticité à la fois spatiale, temporelle et fonctionnelle. L'image du prisonnier avec son bracelet électronique, évoquée par Gilles Deleuze, en est un excellent exemple[14] : la contrainte de l'incarcération se joue autrement, le prisonnier n'est pas placé dans une prison (lieu monofonctionnel fermé), il est assigné à des contraintes d'horaires et de déplacements dans un espace social « ouvert » (ce qui en réalité devient faux). Le contrôle des corps était individualisant dans la prison, il devient individuant dans la société de contrôle. Si « l'effet majeur du Panoptique [était d']induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité [assurant] le fonctionnement automatique du pouvoir », l'effet majeur du contrôle incessant et continu serait d'étendre ce fonctionnement automatique du pouvoir non pas à l'ensemble des prisonniers mais à l'ensemble des individus de la société de contrôle tout en les différenciant (à l'image du « ciblage » du marketing qui individualise le consommateur tout en l'incluant dans des « profils types »). Il y aurait donc une généralisation massive des systèmes disciplinaires qui entraînerait une extension radicale (et donc une disparition) des grands milieux d'enfermements. La distribution du visible (et le pouvoir sur les corps qu'elle induit) se globalise et se localise dans le même temps. Certains usages « subversifs », militants, s’activent à dénoncer cette nouvelle emprise et ce nouveau régime de contrôle. L’observation de ces usages activistes est une façon complémentaire de comprendre comment fonctionne ce régime. Ils participent à son existence, plus qu’ils ne le déconstruisent. Usages contestataires et vidéosurveillances Visuel à insérer : affiche de l’action « they like to be watched » (à gauche) ; journée du 7-11-2001 contre la vidéosurveillance (à droite). Différencier les usages dans leur fonction de résistance (usages déviants) ou dans leur docilité (usages normés) nous conduirait à considérer que les premiers s’inscriraient en dehors du système et que les seconds en seraient les conséquences internes. Si par contre nous considérons non plus les usages en tant que tels, comme une catégorie sociale abstraite, mais la situation d’un ensemble techno-logique, nous pouvons constater que tous les usages (déviants et normés) s’établissent à l’intérieur d’un même système in-formationnel. La résistance contre la forme-pouvoir (le format) qui peut caractériser des usages déviants contestataires n’échappe pas à l’ordre établi par le système in-formationnel pris pour cible, elle est à l’intérieur du système, et en constitue un des effets au même titre que les usages non-déviants. Nous ne prétendons pas que la résistance renforcerait le système contesté, nous affirmons que la résistance se produit en fonction d’un certain rapport de force établi par le système lui-même. Les usages déviants ne sont pas en dehors du système, ils sont internes au système, ou, plus précisément, ils contribuent à créer les contours d’une forme, à en définir ses limites (contestées ou non, contestables ou non). Ici les usages déviants peuvent bien être extérieurs aux normes, mais cette extériorité contribue aussi à faire exister la forme ou la norme de l’intérieur. Par exemple, de nombreuses associations ou groupes militants organisent des actions ou des manifestations[15] contre le régime de surveillance instauré par la vidéosurveillance. Ces actions (parfois similaires à des happenings artistiques des années 1960-70) mettent en scène le réseau de surveillance en le retournant contre lui-même : utiliser une caméra de vidéo surveillance pour diffuser un slogan, parasiter le système de surveillance en montrant l’emplacement des caméras de surveillance, etc. Ce type d’actions utilise l’instrument de surveillance pour le dénoncer. Visuel à insérer : « Going around the corner » Bruce Nauman (1970) Cette contestation extérieure à l’usage « normal » de la surveillance est en réalité un usage interne au système ou au régime qu’elle est censée combattre. Les pratiques de contestations contribuent à formaliser le contrôle en creux, dans son négatif. Les usages artistiques qui travaillent les technologies de la surveillance et de l’information ne sont pas nécessairement des usages extérieurs (même s’ils peuvent l’être), mais des usages du dehors. Par exemple, la nouvelle configuration de vidéosurveillance telle que le propose Bruce Nauman dans son installation "Going around the corner" datant de 1970,[16] est un nouveau pliage, une nouvelle exposition de l’espace vidéo-surveillé qui nous permet de voir le système non pas en le contestant par des usages déviants (« extérieurs » aux normes parce que contestataires) mais en l’exhibant dans son fonctionnement. Nauman nous permet de voir le régime de surveillance en dehors de son emprise (même si nous pouvons, en tant que spectateurs, être pris dans le système de captation vidéo). Se défaire du panoptisme en le sollicitant La vidéosurveillance, comme principe général et comme techniques en action (avec ses modes d'emplois, ses usages normés, ses détournements et ses résistances), s'est donc développée massivement dans les espaces publics et privés depuis les quarante dernières années. Mais sous le terme générique et unifiant de vidéosurveillance se cache en réalité des modes de surveillance et de contrôle de natures différentes suivant les époques (de son apparition dans les années 1960 à son développement actuel) et suivant ses différents modes d'existence (technologies, fonctions, usages). Les dispositifs de surveillance (dans le sens usuel du terme) sont généralement associés au seul principe panoptique auquel on accole la notion de contrôle, ce qui n'est d'ailleurs pas étranger à ce que faisait également Foucault lorsqu'il décrivait les principes de la société de surveillance du XIXème siècle. Il ajoutait d'ailleurs : Le panoptisme est l'un des traits caractéristiques de notre société. C'est un type de pouvoir qui s'exerce sur les individus sous forme de surveillance individuelle et continuelle; sous forme de contrôle, de punition et de récompense et de récompense, et sous forme de correction, c'est-à-dire de formation et de transformation des individus en fonction de certaines normes. Ce triple aspect du panoptisme – surveillance, contrôle et correction – semble être une dimension fondamentale et caractéristique des relations de pouvoir qui existent dans notre société. Les technologies actuelles de la surveillance renforcent en effet, nous dit-on souvent, le principe panoptique décrit par Foucault lorsqu'il décrivait la société disciplinaire du XIXème siècle. Cette forme de panoptique contemporain (ancien dans sa fonction principale et actuel dans sa nouvelle puissance) se serait généralisée non seulement dans tous types de lieux clos (supermarché, prisons, écoles, parkings, hôpitaux, musées, logements…) mais également dans tous les espaces ouverts ou de transit (autoroutes, métro, rues, aéroport…). "L'œil caméra" (pour reprendre la célèbre métaphore de Vertov) s'est ainsi étendu en surface en créant un espace quadrillé par une multitude de surveillances automatiques et en créant simultanément une temporalité réversible (la surveillance est enregistrée et stockée), à la différence des anciennes techniques de surveillance qui étaient liées à une temporalité immédiate. Le point de vue observant a gagné de nouveaux espaces, des espaces larges et continus (de nouvelles étendues de surveillance) mais également des microzones : recoins de bâtiments de résidence, interstices urbains, zones inaccessibles pour l'humain, territoires interdits ou ennemis… A ces différents types d'extension spatiale à deux dimensions s'ajoute donc une dimension temporelle (toujours chronologique) mais avec possibilité de réversion (rendre visible ce qui est advenu). A ces dimensions spatiotemporelles encore traditionnelles (un espace temps classique) s'ajoute une dimension nouvelle, peut-être fractale. Si la surveillance s'étend et s'infiltre tout à la fois en surface (surface que nous percevons en "trois dimensions" puisque nous y sommes logés, mais elle est en réalité encore à deux dimensions sous l'angle de la surveillance), elle nous surplombe aussi. Tous les points de vues sont possibles (macro et micro, à chaque endroit et partout en même temps) avec la surveillance par satellite et la surveillance de surface. Nous pourrions même ajouter que l'observation des astres via satellite participe du même mouvement : les clichés permettent de "remonter le temps" (au supposé "big bang" par exemple) en "zoomant" toujours plus loin et plus précisément, en produisant ainsi des perceptions globales et locales de l'univers. Notre espace est vu et quadrillé en surplomb (les clichés par exemple des satellites géostationnaires militaires) mais également en profondeur (la capacité soit de "zoomer" ou de relayer la surveillance de surplomb par les surveillances de surface, de terrain), de telle sorte que cette forme de synthèse opérable grâce aux différents types de vidéosurveillance crée une représentation constituante de notre espace comme un espace fractal, visible et identique informationnellement en tout point, minuscule ou non : chaque prise de vue (qu'elles soient macro ou micro) est analysable comme information latente ou comme donnée potentielle. Toute image, quelque soit l'échelle de grandeur (un continent, un trottoir…), recèle des données qui peuvent êtres traitées localement et globalement. Cela ne signifie pas que toutes les images recèlent des informations identiques (évidemment diverses), mais elles ont toutes le même statut informationnel, à la fois indice d'une situation et productrice d'effets : elle permet par exemple, a posteriori, de regarder une scène filmée (et y déceler donc des indices sous la forme de traces vidéographiques à analyser) ; et elle permet aussi d'assurer un effet de surveillance automatique sans que celle-ci soit nécessairement en fonction (la seule présence des caméras engendre un comportement de surveillé, à l'image des dispositifs de surveillance dans certaines usines ou prisons du XIXème siècle). Une des grandes différences avec le panoptisme du XIXème siècle serait que la forme panoptique contemporaine s'infiltrerait partout, à l'extérieur même des lieux clos, de telle sorte que le lieux ouverts seraient tout aussi surveillés, étendant ainsi l'inspection à l'ensemble de l'espace social, potentiellement sans distinction aucune. Si la surface n'a plus d'extérieur avec la surveillance que nous pourrions qualifier de contrôle (tous les lieux sont amenés à être vidéosurveillés pour des raisons diverses), elle devient donc lisse et continue, comme nous l'avons signalé précédemment. La vidéosurveillance contemporaine est née sous la forme panoptique, identique à celle du XIXème siècle, mais elle s'est progressivement transformée, par prolifération (quantitativement) et par modification de ses fonctions (qualitativement). Il est donc nécessaire de ne plus considérer la vidéosurveillance comme une forme panoptique, mais comme une forme de contrôle différente de la surveillance disciplinaire. Lorsque Foucault dit "nôtre" société, il le disait voici trente années durant lesquelles nombre de transformations radicales se sont opérées (anticipées par ailleurs dans nombre d'écrits et de déclarations de Foucault). Le contrôle n'est plus aujourd'hui un corollaire de l'enfermement, il se suffit à lui-même, il fait fonctionner la "machine surveillance" sans punition exclusive, sans réclusion inclusive. Lorsque nous hésitions à adjoindre un pluriel ou un singulier au terme générique "vidéosurveillance", c'est que nous pourrions parler de techniques (des vidéosurveillances multiples dans leurs éléments constitutifs et dans leurs agencements, nous l'avons vu) mais également d'une des fonctions d'un régime de visibilité (la fonction "vidéosurveillance" du régime de contrôle). Les vidéosurveillances actuelles (en tant que techniques donc) sont indissociablement liées aux techniques de l'électronique, de l'informatique mais aussi des télécommunications. Dans le dernier domaine, il est remarquable actuellement de constater que la surveillance technologique se déploie aussi dans le réseau de la téléphonie mobile. L'actualité récente (les attentats terroristes de Madrid en 2004 ou de Londres en 2005) montre que les images produites par les téléphones mobiles dotés de caméras vidéo multiplient les points de vue et participent à la prolifération d'une surveillance généralisée, un système dont la forme est informelle, mouvante, plastique. Notre intention n'est nullement de la condamner ou de l'encenser, elle produit autant d'effets positifs que négatifs. Il est par contre important de l'analyser autrement que par l'ancien régime panoptique. Elle est en effet une des manifestations technologiques d'un changement de paradigme : la nouvelle vidéosurveillance comme fonction de pouvoir et les vidéosurveillances comme techniques de pouvoir participent à l'émergence de la société de contrôle, en même temps qu'elles en sont la résultante. A l'image du gazomètre sphérique que nous avons pris comme exemple, la vidéosurveillance contemporaine, dans ses multiples modes d'existence, nous montrent que nous ne sommes pas moins dans un régime de visibilité qui donne tout à voir (une sorte de panoptique généralisé), que dans un régime d'invisibilité qui augmente autant le degré d'opacité des machines (contrairement à la mécanographie des machines énergétiques du XIXème siècle) que l'efficience de leurs fonctions (éparpillement des images et des points de vue qui ne sont plus centralisés en un seul lieu, contrairement à la tour centrale de la prison). Notre activité, en lisant Foucault, consiste donc à dessiner progressivement (dans le cadre d'une esthétique in-formationnelle pour notre part), par esquisses multiples, le nouveau régime de visibilité dont nous dépendons aujourd'hui : un régime proprioceptif qui, au grand dam de Foucault, permettrait d'être localisés et identifiés où que nous soyons, à toutes périodes de notre existence, nous assignant ainsi une ou des identités simultanées, liées à des localisations spatiales ou temporelles fluctuantes mais répertoriées. Nous avons principalement évoqué dans ce texte, les modes de surveillance et de contrôle liés encore au domaine de l'optique (directe ou indirecte, de surplomb ou de surface). Mais l'analyse d'autres modes de contrôle nous amènerait à un constat semblable. Par exemple toutes les technologies de traçabilité (codes digitaux, cartes à puce, tous les systèmes d'identification par radio fréquence – les RFID ou les "tags" – etc.) permettent de surveiller passivement ou activement les déplacements, les positionnements, et même la façon dont un corps se meut (dans le cas par exemple des interfaces dites tangibles ou intangibles, où le geste est pris en compte pour déclencher une action informatique). L'optique n'est donc pas nécessaire dans l'acte de contrôle, ce n'est qu'un des éléments d'un ensemble plus vaste qui traverse autant les techniques que les corps. La technologie n'est pas seulement technique, elle est aussi tekhnê et logos, elle concerne également les usages, les pratiques, les discours. Les usages sociaux sont donc eux aussi affectés par cet état de contrôle : les manières de converser sur le web, la façon dont les internautes téléchargent les fichiers "mp3", les nouvelles modalités de vie (amoureuse, sexuelle, professionnelle, etc.)… La description de ce nouvel état de relations de pouvoir nous amène en effet à faire l'hypothèse que la société de contrôle instaure un régime proprioceptif dans lequel le corps n'est plus localisé seulement dans un espace (sa situation à un endroit géographique) mais est également un des éléments moteurs (mouvants) de la machine technique. Les "corps nus"[17] peuvent ainsi sans cesse moduler d'un état à un autre, d'une identité à une autre, à tout instant et en tout lieu. Cette modulation peut être perçue comme libératrice : on peut en effet avoir plusieurs identités selon les moments ou les lieux de sociabilité, réels ou virtuels. Mais en réalité, cette forme de "libération" des anciens moules (une seule identité, une localisation unique à une période donnée) conduit aussi vers une nouvelle forme d'emprisonnement dans une onde qui emplit tous les espaces et toutes les temporalités. La punition ou la correction n'est plus contrainte à la réclusion, elle est diluée dans une configuration, plus ou moins étendue, d'identifications multiples et d'accessibilités contrôlées. La punition ne nécessite plus l'isolement localisé par exclusion-inclusion (exclu de l'espace social et inclus dans une prison), mais l'intégration de la punition dans le même espace des personnes non punies. L'acte de punition spécifique à la discipline qui consistait à la fois à être exclu et à être exposé à la vue de tous, s'est transformé en un degré de contrôle plus ou moins fort dans l'espace social. La différentiation par degré d'accessibilité (à des lieux physiques ou virtuels, mais également selon des périodes et des temps séquencés ou intriqués) distingue le puni du non-puni. Selon le degré d'intensification des interdictions d'accès, vous êtes relativement puni. La gestion des accès est pourtant communément imposée à tout le monde, ce qui nous amène à supposer que la punition s'est elle-même étendue à tout l'espace social, constituant ainsi un espace lisse. Comme dans le panoptisme, nous sommes surveillés, punis et contrôlés. Mais la punition se dissout finalement dans le contrôle, le contrôle l'emportant sur la surveillance et sur la correction. Par exemple, le statut de délinquant existe encore aujourd'hui (un héritage des énoncés et des milieux du XIXème siècle), mais une nouvelle figure apparaît progressivement, celle du délinquant partiel. Un homme ou une femme peut ne pas se sentir délinquant, mais admet par exemple avoir des comportements répréhensibles à des moments donnés. Le degré de délinquance ne devient qu'un taux de pourcentage dans un ensemble d'activités différentes et pourtant connexes (c'est le cas des personnes consommant de la drogue douce, des "pirates" informatiques téléchargeant "illégalement", des actionnaires opérant des "délits d'initié", etc.) Un nouveau "régime de lumière" Si le diagramme Panoptique est spécifique de ce « qu’on pourrait appeler en gros »[18] une société disciplinaire, c’est-à-dire d’un état du diagramme au XIXème siècle, quel serait donc le diagramme d’une société de contrôle telle qu’elle se profilerait au XXIème siècle ? Nous avons tenté de montrer, en décrivant notamment les effets des systèmes de vidéosurveillance, que la société de contrôle pourrait se caractériser par une prolifération des anciens dispositifs de surveillance (des régimes de lumières) suscitant en retour leur transformation radicale, s’actualisant comme une « nouvelle surveillance » Si nous considérons le diagramme, avec Deleuze commentant Foucault, comme une machine abstraite (« imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque »[19]), le diagramme concret de notre époque, son dispositif, semblerait imposer une conduite spécifique dans des agencements devenus invisibles. Notre hypothèse est que le régime de lumière contemporain n’est plus seulement : « on t’observe à tes dépens » (le principe panoptique), et : « je m’expose aux regards» (son double), mais créé également la disparition visuelle des formes du visible elles-mêmes. L’automatisation du pouvoir exercé sous sa forme panoptique existe encore aujourd’hui (et bien plus puissamment qu’au XIXème siècle), mais il s’exerce maintenant invisiblement, c’est un régime de lumière « pur », une distribution du visible par l’invisibilité de ses moyens de captations, de transmissions et de productions d’images. Ce qui ne doit pas lui enlever la réalité de sa matérialité technique (il y a bien des machines faites de métal, de câbles, de matières plastiques, etc.). Mais il s’agit à présent d’une réalité qui s’organise de telle façon qu’elle semble disparaître de la réalité sensible. Le régime de lumière « pur » est donc à comprendre comme une utopie, c’est-à-dire un non-lieu visible de la technique, et comme un topos techno-logique (un lieu de régulation des usages et des pratiques). La tour centrale de la prison ou de l’usine panoptique dissimulait le regardeur, ce qui avait pour effet de ne pas le rendre nécessaire au fonctionnement du panoptisme, l’ouvrier ou le prisonnier ne pouvant savoir s’il était ou non observé. L’architecture jouait un rôle d’automatisation du pouvoir : le gardien ou le surveillant n’avait pas besoin d’être présent car les principes de surveillance de la machine-usine ou de la machine-prison fonctionnaient automatiquement. L’automatisation de la surveillance du XIXè siècle correspond pour partie à l’automatisation du contrôle d’aujourd’hui. On ne surveille plus dans le but de punir mais pour assurer le bon fonctionnement de la société dans son ensemble (veiller aux accidents sur une autoroute ou dans une école, faire en sorte que ce principe de surveillance permette de réguler des populations sociologiquement hétérogènes dans des espaces communs) et d’entretenir l’existence des usages déviants (les rendre visibles par détection : le visage d’un terroriste dans une base de donnée automatisée par exemple). La fonction de contrôle n’assure pas seulement un « fonctionnement » social sans faille, mais au contraire fait exister autrement, en les rendant visible, les nouveaux déviants ou les nouveaux délinquants, comme le faisait la prison, à sa manière, en produisant un effet de « classe» délinquante. Cette surveillance contemporaine n’est cependant plus en adéquation avec un seul milieu mais avec l’ensemble des milieux qui tendent à s’interpénétrer. La dislocation spatio-temporelle[20] des anciens milieux de travail est, à ce titre, éloquente : l’employé travaillant en partie chez lui ou se formant aussi chez lui grâce à une « auto-formation » par le biais d’un programme informatique, le prisonnier effectuant un « travail d’intérêt collectif » en dehors de la prison, etc. La surveillance panoptique s’exerçait à l’aide d’un dispositif visible dans sa forme saillante (il se trouve que le régime de lumière se concrétisait dans une « architecture de pierre »), la surveillance de contrôle s’exerce par un dispositif invisible et prégnant. Le diagramme panoptique était saillant (et produisait par conséquent un « extérieur » des milieux d’enfermement), le diagramme de la société de contrôle devient prégnant, elle invisibilise et croise les milieux, produisant une multiplication d’extérieurs différents qui peuvent se superposer. Les deux jouent sur l’invisibilité de celui ou ceux qui surveillent, sur leur éventuelle absence et l’automatisation du pouvoir ; mais le second diffère radicalement du premier par sa configuration réticulée, interconnectable, modulable en fonction d’objectifs de surveillance ou de contrôle que l’observé ne soupçonne même pas, faute de forme saillante précise. Le dispositif panoptique pouvait être dessiné, avec sa tour de surveillance, le dispositif de contrôle contemporain n’est pas informe, ce n’est pas une force, mais il est devenu a-morphe, une forme mal définie et mouvante : gazeux. La plasticité en soi devient une « forme ». Les nouvelles vidéosurveillances et les interfaces informatiques « transparentes », « invisibles », ou « intuitives », c’est-à-dire les techno-logies dites « pervasives », sont l’équivalent, en termes de symbole, des « grands milieux d’enfermements » du XIXème siècle : elles caractérisent techno-logiquement le diagramme de la société de contrôle. La recomposition des espaces et des temporalités se traduit socialement et techniquement par l’éclatement des lieux et des temps de travail, par une déchronologisation des périodes de vie (par exemple les incessantes formations professionnelles, l’entrecroisement des périodes de chômage et de travail...), et bien d’autres exemples possibles. Ces réalités sociales sont aussi des réalités techniques : la connexion par Internet permet de travailler chez soi, le téléphone mobile perméabilise et rend mouvant les horaires professionnels et privés, etc. Les techniques ne créent pas cette redistribution des espaces et des temporalités, elles n’en sont pas non plus des résultantes, elles sont co-émergentes à ce processus social. Les fonctions et les matières formées (actualisations des affects des fonctions pures et des matières nues) s’entrecroisent différemment. La dissociation du lieu surveillé et du lieu de surveillance ne s’établit plus à l’intérieur d’une seule forme cohérente et circonscrite mais dans un ensemble de formes mouvantes à géométries variables qui finalement, ne constitue qu'un seul et même espace. Se libérer avec et de Foucault Lire Foucault, c'est aussi lire autour, à côté, ce (et ceux) qui résonne (résonnent) avec ses approches, ses intuitions, ses concepts, ses objets et parfois ses engagements. Nous pensons notamment à Gilles Deleuze. Il "fait sans doute du Deleuze"[21] diront ses détracteurs lorsqu'il écrit sur le "nouveau cartographe"[22], mais, pourrions-nous ajouter, un Deleuze finalement très foucaldien, comme Foucault pouvait être parfois, à sa manière deleuzien. C'est pour cette raison que nous revendiquons le droit de lire Foucault aussi en lisant parallèlement Deleuze et en le sollicitant, sans pour autant systématiser Foucault, au contraire en tentant d'en imaginer de nouvelles lignes de fuite, d'en décrire de nouvelles lignes de force. C'est ce que nous nous sommes employés à faire trop rapidement dans ce texte. Nous pourrions donc terminer provisoirement en soulignant que nous avons cherché, en nous servant du principe panoptique, à décrire de nouvelles forces, de nouvelles formes : des diagrammes concrets (par exemple les machines-vidéosurveillances) pour rendre visible les diagrammes abstraits (par exemple le principe d'invisibilité, ce que nous pourrions nommer "gaz média"), nous pourrions également élargir cette analyse aux nouvelles courbes d'énoncés (par exemple les énoncés juridiques concernant les "libertés" liées à l'informatique) et les nouveaux tableaux-descriptions (à travers l'analyse de travaux d'artistes comme Bruce Nauman, à la manière de Vélasquez le faisait, nous donnant à voir et à sentir l'état de diagramme dans lequel nous sommes pris). Comme tous ceux qui écrivent, je suis un malade du langage. Ma maladie personnelle, c’est que je ne sais pas me servir du langage pour communiquer. De plus, je n’ai ni le talent ni le génie nécessaires pour fabriquer des œuvres d’art avec ce que j’écris. Alors je fabrique - j’allais dire des machines, mais ce serait trop à la Deleuze - des instruments, des ustensiles, des armes. [23] Lire Foucault aujourd'hui ne doit pas nous conduire à calquer ces anciens diagrammes sur notre actualité. Nous devons poursuivre, chacun à sa façon, l'activité qui consiste à faire émerger les figures des nouveaux diagrammes dont nous dépendons, à chercher quelles sont nos courbes d'énoncés et nos nouveaux tableaux-descriptions. Pour notre part, lire Foucault nous aura amené à exercer une activité de recherche autour de la notion, encore imprécise, d'esthétique in-formationnelle[24] à partir de laquelle nous avons répertorié des logiques de formes sensibles, visibles, techniques et sociales, mais aussi la façon dont les relations de pouvoir s'instaurent aussi dans l'invisibilité.[25] Lire Foucault nous permet chaque jour d'actualiser notre recherche, de déceler le diagramme dont nous dépendons, en tentant de nous défaire de ses anciennes formations et de commencer déjà à rendre visibles les nouvelles formations en cours, en somme, à exercer une archéologie. [L'archéologie est] une machine critique, une machine qui remet en question certaines relations de pouvoir, une machine qui a, ou du moins devrait avoir, une fonction libératrice. Dans la mesure où nous en venons à attribuer à la poésie une fonction libératrice, je dirais que non que l'archéologie est, mais que j'aimerais qu'elle fût poétique. Je ne me rappelle pas bien en quoi Deleuze a dit que j'étais un poète, mais si je veux donner un sens à cette affirmation, ce serait en ceci que Deleuze a voulu dire que mon discours ne cherche pas à obéir aux mêmes lois de vérifications qui régissent l'histoire proprement dite, une fois que celle-ci a pour seule fin de dire la vérité, dire ce qui s'est passé, au niveau de l'élément, du processus, de la structure des transformations. Je dirais, de manière beaucoup plus pragmatique, qu'au fond ma machine est bonne ; non pas dans la mesure où elle transcrit ou fournit le modèle de ce qui s'est passé, mais dans la mesure où elle réussit à donner de ce qui s'est passé un modèle tel qu'il permet que nous nous libérions e ce qui s'est passé.[26] Mais l'existence d'une logique de libération d'un système dominant ne peut être, pour Fo
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