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| Trajectoires InnovationsascendantesTrajectoires des innovations ascendantespar DominiqueCardon, 2005
Certaines des ruptures les plus significatives dans les comportements de communication (le logiciel libre, le wifi, le P2P, les blogs, etc.) n'ont pas été initiées « par le haut », par un plan de développement industriel accompagnant la mise à disposition d'une technologie nouvelle issue des laboratoires de recherche, mais ont pris forme « par le bas », au terme d'un processus coopératif réunissant de façon bénévole des réseaux d'usagers. Cette dynamique « horizontale », qui se développe indépendamment des cycles « verticaux » de l'innovation, est devenue une caractéristique essentielle, même si non exclusive, du développement des usages et du marché de l'Internet. Ce numéro spécial de la Lettre Usages présente quelques caractéristiques des processus d'innovation ascendante. Ce sont des étudiants bricoleurs et passionnés de musique qui sont à l'origine de la conception des systèmes de P2P et qui ont permis un usage massif et populaire de l'Internet haut débit. Ce sont des militants associatifs américains qui ont été chercher une fréquence inutilisée de la bande radio, le 802.11, ou « wifi », pour faire décoller le haut débit radio que les industriels tardaient à initier. Ce sont des informaticiens férus de culture générale qui ont initié la conception collaborative d'une encyclopédie universelle et multilingue, Wikipedia, qui rivalise aujourd'hui avec les produits éditoriaux du secteur. Ce sont les militants de la société civile internationale qui ont développé les outils les plus originaux de communication et de coordination multilingue pour échanger tout autour de la planète. Bien que très différentes, ces multiples innovations présentent des caractéristiques qui relèvent de la logique des innovations ascendantes : elles partent des usagers et se diffusent sur le réseau en organisant la coopération entre les usagers. Ce développement horizontal de l'innovation ne se substitue pas au modèle vertical, mais il constitue un puissant encouragement à l'accélération et à l'amélioration des performances des laboratoires industriels. Les innovations par l'usage « remontent » toujours, plus ou moins rapidement, vers les centres de recherche. Elles les invitent d'abord à développer une autre manière d'explorer in situ les potentialités des technologies en rendant les centres de R&D plus attentifs aux engouements, aux apprentissages et aux productions des usagers, comme dans le cas des nouvelles formes de consommation musicale et vidéo. Elles réorientent ensuite leurs options en imposant des technologiques incontournables et de nouveaux standards, comme dans le cas du wifi. Elles les obligent enfin à développer des services et des technologies susceptibles de se greffer sur certaines des innovations par l'usage, comme dans le cas du P2P. Aussi faut-il saisir les racines du modèle de l'innovation ascendante pour comprendre la manière dont il exerce aujourd' hui ses effets sur l'ensemble de la filière informatique et télécom. L'innovation par l'usage L'usager, explique Eric Von Hippel, professeur au MIT 1, n'est pas simplement « rusé » ou « braconneur », comme l'a souvent décrit la sociologie des usages, mais il arrive aussi qu'il s'engage directement dans la production d'innovations à partir des technologies et des services à sa disposition. Aussi les usagers-innovateurs (user/self-manufac-turers) ne sont-ils pas nécessairement ces personnes « avancées », « intensives » ou « high-tech » qui servent de « groupe repère » dans les études de marché pour identifier les dynamiques de diffusion sur les marchés émergeants. Ce qui constitue un groupe d'usagers en avant-garde d'une innovation ascendante, c'est avant tout le souci pratique et concret de trouver par soi-même et avec ses propres moyens des solutions adaptées à ses besoins. L'innovation ascendante naît de l'usage et elle prend son essor dans les multiples explorations que certains usagers astucieux entreprennent en procédant à des adaptations, des bricolages low-tech ou des assemblages de produits existants. Elle prend naissance dans les besoins et les solutions des utilisateurs, que les industriels ne « voient » pas, ou auxquels ils ne peuvent ou ne veulent pas répondre, et elle se diffuse en réseau, en profitant des améliorations que chaque nouvel utilisateur veut bien lui apporter. Même si ce processus d'innovation par les usages ne se limite pas à l'univers des technologies informatiques et télécoms, le développement du modèle de production coopérative et ouverte du logiciel libre constitue la forme la plus emblématique et la plus performante des innovations ascendantes. La généralisation de la disponibilité des outils de communication et la numérisation de l'information forment un contexte particulièrement propice à la diffusion de ces innovations qui se soustraient, au moins partiellement, au marché, lorsque les innovateurs jugent nécessaire de maintenir ouverte l'innovation et d'assurer la gratuité de l'accès. Or on constate aujourd'hui que le mode d'organisation et l'esprit du logiciel libre s'étendent et se généralisent à d'autres secteurs. À la production et au partage des contenus d'abord : médias alternatifs en mode open publishing (Indymedia, OurMedia?), encyclopédies ouvertes (Wikipedia), mise en partage de connaissance scientifique (comme les projets Telebotanica, Gutemberg ou le système de publications scientifique de la Public Library of Science). En faisant des infrastructures de communication un bien commun, à l'instar de certains défenseurs du wifi, l'ingéniosité des utilisateurs se porte sur les manières de développer des services de partage de la connectivité. Cette prolifération produit une tendance à la fragmentation de l'ensemble du secteur des TIC qui aura des conséquences importantes sur les modèles industriels des grands opérateurs. Les trois cercles de l'innovation à base coopérative Dans les processus d'innovation ascendante, il faut donc distinguer trois cercles d'acteurs différents : le noyau des innovateurs, la nébuleuse des contributeurs et le cercle des réformateurs. La plupart des processus observés fonctionnent selon ce modèle par cercles concentriques (cf. fig. 1). 1. Un noyau restreint d'innovateurs L'initiative de ces différents projets est portée par un tout petit groupe de personnes, comme le collectif Minirézo à l'origine de SPIP, voire même souvent par un individu seul exerçant par la suite un contrôle vigilant sur le destin de son initiative, à l'instar du fondateur de Wikipedia, Jimmy Wales. Contrairement à l'idée souvent véhiculée par les défenseurs des innovations à base coopérative, le développement « technique » de ces innovations est rarement une production collective élargie. Il cache souvent un groupe restreint de fondateurs et une véritable hiérarchie dans les formes de participation à l'innovation, même si cette hiérarchie est parfois masquée afin de ne pas entrer en contradiction avec le discours égalitaire des promoteurs de ces innovations. En second lieu, l'initiative première est souvent très étroitement associée à la résolution d'un problème pratique que rencontre l'initiateur dans sa vie personnelle. En 1989, Col Needham en eut assez de ne plus se souvenir des titres de films qu'il appréciait... Aussi crée-t-il une base de données personnelles pour enregistrer les titres de films, leurs réalisateurs et leurs acteurs, sur un newsgroup d'Usenet. Dix ans plus tard, l'Internet Movie Database, plus connu sous l'acronyme IMDd, était devenu l'un des « 10 sites essentiels » selon Time Magazine, 25 millions de personnes s'y connectent chaque mois pour consulter une base de 6,3 millions de films construite de façon coopérative par ses utilisateurs. Les innovateurs mêlent souvent leurs activités personnelles ou de loisirs aux compétences techniques qu'ils ont acquises et développées dans un cadre universitaire ou professionnel. Cet effet « d'apprentissage par l'usage » prend une très grande importance dans le cas des innovations à base coopérative, ce qui leur confère comme propriété essentielle une « adhérence » (stickiness) au contexte d'usage collectif qui leur a donné jour et rend très difficile leur déplacement dans le cadre confiné de la recherche en laboratoire. 2. La force de la nébuleuse des contributeurs Un deuxième trait commun à ces innovations tient au fait que ces projets personnels prennent force et consistance dans la mobilisation de réseaux sociaux de proches qui viennent encourager les initiateurs et apporter leur contribution au projet. Les amis de Col Needham inscrivent leurs films favoris sur la base qu'il vient de créer, ceux de Jimmy Wales lui proposent rapidement les premiers articles de Wikipedia, la notoriété de SPIP et ses premières utilisations ont suivi, lors de sa première phase, une diffusion à travers le réseau amical et militant de ses promoteurs, etc. Les innovateurs se trouvent ainsi renforcés dans leur projet par la force des engagements qu'ils suscitent. L'intervention des contributeurs se fait à travers la notoriété de l'innovation. Elle est rarement soutenue par des techniques de diffusion commerciale ou des stratégies promotionnelles de grande ampleur. Par ailleurs, cette nébuleuse de contributeurs qui entoure le noyau des innovateurs intervient moins sur le dispositif technique lui-même que pour l'animer en échangeant des contenus. Une division des rôles apparaît donc entre participation à l'innovation technique et contribution aux contenus. Cette différence de nature dans les formes d'engagement constitue un ressort essentiel dans le mode de diffusion des innovations à base coopérative et déterminent souvent leur destin. 3. L'écosystème des réformateurs Dans l'articulation entre le noyau des innovateurs et la nébuleuse des contributeurs se forme progressivement un deuxième cercle de réformateurs plus investis qui interviennent sur le projet technique pour le renforcer et l'améliorer. Ce deuxième cercle apparaît lorsque des effets d'échelle obligent à intervenir sur le dispositif technique initial pour garantir sa pérennité en produisant un ensemble de variantes, d'ajouts, de fonctionnalités spécialisées qui vont progressivement renforcer les dispositifs mis en place. Les fils RSS renforcent les blogs, la fondation Wikimedia capitalise les projets à base coopérative pour Wikipedia, etc. Les innovations ascendantes forment ainsi des écosystèmes, qui fonctionnent parfois selon les logiques de concurrence d'un marché sanctionnant les projets par l'usage, mais qui permettent aussi à chaque innovation de bénéficier des effets d'externalité qu'elles jouent les unes par rapport aux autres. Les requêtes sur IMDb, par exemple, ont pris une dimension nouvelle avec le développement des logiciels de P2P auxquels elles offrent un système de recherche performant et universel. L'intervention des « réformateurs » contribue à rendre générique l'innovation en la sortant de son contexte local, en la banalisant et en la standardisant. Les épreuves de la trajectoire des innovations ascendantes Lorsqu'elles sont confrontées au changement d'échelle que suscite la multiplication des contributeurs, les innovations ascendantes doivent relever un certain nombre de défis. 1. La dialectique contenant/contenu L'extension des dynamiques bénévoles dans le monde des NTIC dépend étroitement de la manière dont s'articule les engagements orientés vers le contenant (l'innovation technique) et ceux qui se portent vers les contenus (les productions échangées par la nébuleuse des contributeurs). Même si elles sont souvent parallèles, ces deux dynamiques constituent deux composantes différentes des projets à base coopérative. Or, la réussite des innovations ascendantes dépend souvent de la tolérance dont savent faire preuve leurs initiateurs à l'égard de la diversité des formes d'engagement dans leur projet. Non sans difficulté, les promoteurs du logiciel libre, véritable aristocratie technicienne, ont du accepter d'ouvrir leurs logiciels à des utilisateurs profanes en simplifiant les interfaces de leurs outils comme, par exemple, avec Open Office ou Firefox. Les sites contributifs doivent tolérer une même diversité des participations, allant du développement informatique à la correction des fautes d'orthographe. Les animateurs de Wikipedia s'efforcent, par exemple, d'élargir les milieux sociaux de leurs contributeurs, afin que les articles sur le Moyen-âge ne soient pas exclusivement rédigés par des informaticiens férus de culture gothique, mais aussi par des professeurs d'histoire, des passionnés des cathédrales et des lecteurs de Chrétien de Troyes. Le développement des innovations à base coopérative se joue ainsi dans la manière dont elles parviennent à s'extraire de la culture technique dans laquelle elles sont nées, sans renier pour autant les principes de comportement ouvert et collaboratif qu'elles ont importé du monde internet. 2. Politisation/dépolitisation Dans le cours de leur développement, les innovations ascendantes doivent souvent affronter un moment de redéfinition de leur projet initial. En effet, les investissements initiaux dont elles ont été le support présentent souvent des objectifs militants affirmés, notamment lorsque leurs porteurs font de l'appropriation des technologies un moyen de résister et de concevoir des alternatives au monde marchand. Cependant, en accueillant de nouvelles formes de contribution et en tolérant une large diversité d'engagements, les projets à base coopérative sont parfois colonisés par des usages, plus proches de la consommation de services gratuits que de l'engagement dans une informatique « citoyenne ». C'est le cas, par exemple, des téléchargements usant des outils libres du P2P ou des accès « opportunistes » au réseau wifi. Le changement d'échelle semble diluer la vocation initiale des innovations et génère toute une série de dilemmes pour les porteurs de projets, comme se fut le cas pour les premières communautés wifi (cf. encadré). Ces tensions sont inscrites au coeur de la plupart des innovations à base coopérative. Souvent d'ailleurs jouent-elles un effet positif sur les capacités d'innovation, en favorisant la multiplication des contre-initiatives et des effets de correction. Mais cette opposition entre « pur » et « impur » peut aussi constituer un danger mortifère pour les projets à base coopérative. Aussi l'instauration d'une gouvernance pluraliste des innovations à base coopérative, tolérante à la diversité des raisons que les acteurs ont de s'y s'engager, apparaît-elle souvent indispensable à leur succès. 3. Les risques d'éclatement Les innovations ascendantes vivent toujours sous la menace de l'éclatement du collectif initial. Celui-ci se profile d'abord lors de l'élargissement du noyau des fondateurs à de nouveaux entrants, moment crucial du développement des innovations à base coopérative où se joue le partage des tâches entre anciens et nouveaux et le maintien de l'autorité symbolique des fondateurs sur le pilotage collectif du processus. Mais le risque d'éclatement apparaît surtout avec la prolifération des innovations complémentaires apportées par le deuxième cercle des réformateurs. Ceux-ci apportent des spécifications nouvelles au projet fondateur, mais il arrive aussi qu'ils « fourchent » pour créer un projet parallèle. Cette tendance à l'éclatement apparaît même comme une constante dans l'univers des innovations ascendantes : multiplication des licences libres, des distributions de Linux, des outils de CMS, développement d'une « fourche » de SPIP, etc. Ces logiques centrifuges sont la conséquence de la nécessaire diversification des services conduisant les innovations ascendantes à rechercher le meilleur ajustement à une multiplicité de contextes. Mais elles obligent aussi les porteurs d'innovations ascendantes, à maintenir des standards d'interopérabilité entre les services qu'ils génèrent. 4. L'articulation au monde marchand Le développement de l'infrastructure technique des projets bénévoles devient rapidement critique lorsque s'étend la nébuleuse des contributeurs. Aussi est-il nécessaire de trouver des financements couvrant la gestion technique des projets (hébergement, bande passante, etc.), mais aussi parfois de salarier les animateurs des sites, afin de les dégager d'un bénévolat devenu harassant avec la croissance des contributions, comme dans le cas d'IMDb. Les innovations ascendantes se tournent alors vers des sponsors institutionnels (universités, programme de soutien gouvernementaux) ou privés (fondations, mécènes, dons privés). Mais elles se prêtent aussi à des articulations plus complexes avec l'univers marchand 2, avec des services d'adaptation et de personnalisation de l'innovation, comme c'est le cas des sociétés de services développées autour du logiciel libre (RedHat?), production d'appariement spécifique (MusicMatch?) ou système de rétribution par les services marchands vis-à-vis desquels elles produisent des externalités positives, comme en témoigne le récent partenariat de Google avec Wikipedia. Comme le souligne Eric Von Hippel, les innovations par l'usage constituent une externalité positive pour le monde marchand et un facteur d'accroissement du bien-être social pour la société dans son ensemble. Elles encouragent la créativité et offrent des services d'utilité sociale répondant à des besoins spécifiques que le marché ne sait ou ne veut satisfaire. 1- Cf. Von Hippel (Eric), Democratizing Innovation, Cambridge, The MIT Press, 2005. 2 - Gensollen (Michel), « Economie non rivale et communautés d'information », Réseaux, 124, 2004.
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