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R I A M Usages

Usages


La construction d’un univers virtuel possédant une ouverture maximum à la créativité des internautes ne se fait pas cependant à partir de rien et ne reste pas très longtemps totalement ouverte. Les usagers se caractérisent par des marques sociales, par des traditions socio-sémiotiques, par des styles cognitifs, par des habitudes de travail, par des réseaux d’appartenance qu’ils vont mobiliser à cette occasion. Il est même indispensable que se construisent des conventions sociales pour permettre de réguler les relations, les échanges et les choix techniques des uns et des autres. Ces conventions ont cependant un statut d’émergence marqué par l’incertitude, de façon plus forte que dans des univers pilotés centralement par des serveurs et des administrateurs. Il est alors très important de suivre ces milieux auto-émergents se structurant progressivement et de comprendre les processus de cette production de conventions. Ce suivi est important non seulement du point de vue du phénomène social que cela représente mais aussi parce que c’est une des méthodes pour obtenir des feedbacks et savoir ce qui peut être mis en développement technique pour améliorer le service d’une part et pour comprendre en même temps comment des modèles économiques spécifiques peuvent ainsi être inventés, testés, dans lesquels la valeur peut porter sur des éléments très divers de l’univers en question.

C’est pourquoi, du point de vue de la méthodologie, seul un suivi longitudinal comportant une dimension observation participante forte est intéressant : un état des lieux à un temps t, ou des études périphériques ne permettraient pas de comprendre le processus de production de ces conventions. La méthode que nous proposons devra permettre de recueillir des traces systématiques des activités de groupes entiers de membres de l’univers, de collecter ces données en quantité de façon automatisée, de les accompagner par une observation participante de longue durée (24 mois) par deux personnes engagées dans la construction de l’univers, et par des recueils auprès d’informateurs privilégiés comme dans toute démarche ethnographique et enfin de compléter le tout par des entretiens et observations avec des membres de l’univers permettant de comprendre leur environnement, leurs motivations et l’évolution de leur engagement.

Ces données pourront être mises à disposition de l’univers en question en temps réel, de façon à fournir une réflexivité permanente à cette “communauté” et notamment à permettre d’orienter les développements permanents effectués par les uns et les autres. Ce type de suivi correspond en fait à une reprise plus systématique et enrichie des retours que gèrent toutes les communautés de développeurs du logiciel libre. Notre méthode se greffe en fait sur cette culture et le statut de cette connaissance produite n’est plus du tout du même ordre que celle d’un travail académique classique.

C’est pourquoi, nous proposons une démarche en trois étapes, les sujets d’études et d’application fixant la méthodologie à utiliser ultérieurement. Dans un premier temps, un état des lieux sera réalisé. Puis il est proposé de mener des observations en suivant des autoproductions réalisées avec des outils précis (exemples : applications de géolocalisation ou bases de données de repères, emedia…). Enfin il s’agira de réaliser des études périphériques afin de mieux comprendre le processus de production des conventions des différentes communautés observées ; observations à conduire dans un cadre technique : une ”communauté logicielle”, Solipsis en est une, entre autres, mais aussi observations à mener dans un cadre culturel, une communauté d’artistes par exemple. La frontière entre développeurs de logiciels libres et artistes est souvent (dans le cas de l’art dit ”numérique”) poreuse. Les artistes, autant que les développeurs, peuvent apporter des solutions techniques ou formelles, leur rôle ne se limitant pas au seul ”contenu”.

Cette orientation théorique est actuellement partagée par plusieurs courants de diverses disciplines en sciences humaines et sociales, même si elle a été développée avant tout par les économistes (Orléan, Favereau, Eymard-Duvernay). Son extension à la sociologie (Thévenot), et à la sémiotique (Manovich , qui parle lui de traditions) présente un grand intérêt pour comprendre les enjeux de la coordination entre les acteurs, sans avoir à présupposer des agents rationnels tout puissants ou des institutions de cadrage très contraignantes. C’est bien la compétence des acteurs à se coordonner, à faire tenir un marché, à composer un monde commun avec les acteurs les plus divers, avec des objets techniques, des repères cognitifs (des mesures, des grilles), avec des langues plus ou moins partagées, qui peut être pensée à travers ce modèle de conventions. Cela donne toute sa place à l’activité émergente des acteurs, ce qui est bien adapté au domaine actuel, mais aussi à leur capacité à stabiliser des univers partagés , toujours de façon provisoire, mais malgré tout de façon économique sur le plan cognitif et transactionnel (on agit ainsi plus “naturellement”). Dans le cas des univers virtuels produits en peer to peer, on ne saurait ignorer que certains prérequis existent pour rendre possible cette coordination : des technologies (dont l’architecture P2P elle-même), des apprentissages supposés (n’importe quel utilisateur ne viendra pas participer à la construction de ces mondes), des codes visuels (des expériences partagées ont déjà été accumulées et des styles sont connus dans le monde de ces univers) etc.. Nous devrons donc décrire tout cela à tous les niveaux de l’observation que nous avons déjà mentionnés. Mais il est nécessaire de garder toute sa place pour ce qui peut émerger des interactions en ciblant les moments o`u se fait cette émergence, parfois conflictuelle, de nouvelles propositions. On peut alors voir comment ces propositions de personnages, de sites, de codes visuels, de règles d’interaction, de façons de faire techniques vont finir par se répandre, par diffuser au sein de ces écosystèmes, à travers des processus de contagion, d’imitation ou au contraire d’opposition, toutes lois de formation du social qu’avaient déjà proposées Gabriel Tarde. Grâce à nos techniques, à nos capteurs permanents sur ces activités, nous sommes en mesure d’observer ces processus en train de se faire, alors que d’habitude, le sociologue arrive après la bataille, lorsque de nouvelles conventions se sont stabilisées. L’étude de l’émergence des conventions doit reposer sur une grille de description des possibles et des domaines o`u elles peuvent émerger car leur conditions de mises en oeuvre sont différentes.

Conventions sémiotiques émergentes

Langues : Les membres des ces univers doivent interagir souvent et se parler constamment à travers des chats au moins et c’est un élément important de la coordination. Il est nécessaire de fixer petit à petit des codes linguistiques (de langues) mais aussi pragmatiques (d’énonciation) pour participer au même univers (ou à une partie, une guilde quelconque par exemple). La normalisation de ces interactions ne se fait pas explicitement mais on peut noter petit à petit que les échanges se différencient d’un groupe à l’autre. Les outils et les catégories utilisées peuvent alors devenir différents eux-mêmes, ce qui peut poser des problèmes de coordination dès lors que les membres partagent malgré tout le même univers. Les méthodes de traduction ou de mise en commun d’une lingua franca sont alors des indices de coordination qui ont des impacts sur les développements eux-mêmes.

Les codes visuels sont largement hérités de traditions diverses et la créativité des acteurs ne se fait pas à vide. Le jeu des convergences et des divergences fonctionne à plein dans ce domaine pour se distinguer dans un univers vaste mais aussi pour pouvoir échanger. Des bibliothèques d’éléments graphiques peuvent ainsi être mis à disposition mais ne seront pas nécessairement adoptés par tous ou partagés pour cette raison. La confrontation de ces codes visuels doit alors être équipée techniquement pour permettre de gérer cette diversité. Dans le même temps, certains présupposés perceptifs seront considérés comme quasi naturels, car faisant partie de toute tradition de ce type d’univers, sans pouvoir être interrogé, comme peut l’être la perspective devenue incorporée à notre insu bien qu’elle fût construite historiquement. La description fine de ces différences et de ces convergences permet de comprendre comment des univers parviennent à persister.

Sur ce plan, il est nécessaire de pousser plus loin l’investigation pour comprendre comment du point de vue cognitif une représentation plus ou moins commune de l’espace virtuel et du réseau se constituent durant l’action. Il est important de ce point de vue de ne pas traiter une représentation de façon indépendante de son contexte d’action. La perception sera ici entendus comme perceptionaction au sens o`u Gibson ou Varela l’utilisent. C’est le couplage avec l’environnement qui fait exister l’expérience de l’espace et de la qualité des médiations mobilisées pour faire tenir ce couplage dépendent les effets d’immersion par exemple. Pour accéder à cette face cognitive des usages, une observation participante est indispensable car elle permet de faire l’expérience à la première personne, comme le nécessite toute enquête phénoménologique. Mais il est aussi possible dans les entretiens de mettre en place un espace de restitution de l’expérience personnelle de l’espace par des récits qui sont les seuls à même de mettre en contexte ce qui a été éprouvé, en un temps et un lieu précis, au-delà de réponses à des questionnaires, beaucoup trop stéréotypées en général.

Les conventions socio-économiques

Ce qui fait une grande part de l’attraction de ces univers est bien sûr la possibilité de créer son monde, et donc de s’approprier un territoire dont on maîtrise tous les paramètres, apparemment. Les modes de personnalisation, individuels et collectifs, seront à la base même de nos observations. Ils sont intéressants en retour pour les développements possibles car l’appropriation ne se déroulent jamais dans un monde abstrait : elle dépend de la qualité des prises fournies pour “tenir son monde”. La théorie des prises (Châteauraynaud, Norman) est essentielle pour comprendre comment l’univers virtuel met à disposition des ressources pour s’approprier , et d’une certaine façon, le monde en question. Leur description est intéressante pour vérifier dans quelle mesure les membres de cet univers ont bien en mains tous les dispositifs leur permettant de leur assurer une prise. A l’inverse, dans un monde aussi instable, il sera nécessaire de suivre par l’observation participante, les moments de déprise, lorsque l’instabilité ou les conflits produisent de la désorientation ou de la désaffection. S’approprier c’est en effet tout autant prendre, avoir prise, que se laisser prendre, comme on le dit de toute fiction, qui peut être prenante ou non. La mesure de cette attention, de cet attachement à cet univers est un élément essentiel du monitoring du monde en question et des indicateurs automatiques pourront être construits à partir des fichiers logs recueillis par les machines : problème : s’agissant de réseau peer to peer, nous ne pouvons plus procéder comme avec les serveurs centraux habituellement, il sera donc nécessaire de faire un travail de développement pour inventer les méthodes de traçabilité des comportements, elles-mêmes distribuées entre les machines.

Au-delà de son attachement à son monde, et singulièrement à celui que l’on crée dans cet univers, il est nécessaire de voir comment se construisent des réputations sur des zones ou services offerts par certains membres. Cet élément constitue d’ailleurs la base même de la création de valeur dans ces univers comme l’ont bien vu Second Life par exemple, qui permet d’emmagasiner des Linden dollars dès lors que son service, son espace est visité par plus de membres. L’observation de ces réputations sur le réseau débouche rapidement sur les éléments précis qui vont constituer cette réputation et cette attractivité, leur mode de diffusion (faire savoir) et les effets qu’ils peuvent avoir en termes de contagion des pratiques (tous veulent avoir les mêmes caractères attracteurs, ce qui finit par en faire chuter la valeur différentielle, qui est au principe même de toute valeur). Il est tout à fait possible de constituer sur cette base un business model qui fait évoluer vers la marchandisation de ces différents attributs, comme cela se passe pour les jeux coréens en ligne : devant l’invasion de copies par les chinois, les coréens réalisent la valeur sous forme de micro-ventes d’attributs pour les jeux ( ressources, personnages, etc..), ce qui constitue un vrai marché très rentable dès lors qu’il y a des centaines de milliers de joueurs en ligne. Il sera intéressant de voir dans quelle mesure d’éventuels business models de ce type se mettent en place et comment certains pourront profiter de la persistance de cet univers pour constituer des conventions monétaires dans ces univers. L’équivalent général est en effet un des dispositifs les plus puissants pour faire exister durablement un univers, avec toute la différenciation des rôles voire des institutions qui est alors nécessaire : qui pourra tenir la place des places de marché, dès lors que le système est totalement décentralisé ? La concurrence pourrait être farouche ! On voit immédiatement comment les développements techniques peuvent provoquer ou bénéficier de ces enjeux. Enfin la dimension des alliances et la constitution des collectifs mérite d’être observée en détail car elle ne repose pas uniquement sur une mise en réseau de tous avec tous, mais sur des différenciations entre groupes. Le savoir-faire pour constituer ces groupes, les méthodes pour gérer les éventuelles concurrences, le jeu des identifications à ces collectifs sont des ressources classiques qui permettent de faire tenir plus ou moins longtemps des collectifs, communautés, guildes ou autres.

Les conventions techniques

L’architecture technique du peer to peer ainsi que la plate-forme logicielle mise à disposition, aussi ouverts soient ils, constituent bien un cadre pour la coordination qui définit des modes de coordination possibles. Les communautés du logiciel libre se découpent aussi autour de projets techniques, de savoirs-faire et se sélectionnent entre leurs membres, selon des critères finalement assez stricts (N.Auray). Dès lors que le système est ouvert à toute contribution et permet à n’importe quel auteur d’intervenir, malgré le cadre commun fourni par la plate-forme, peuvent se produire des divergences considérables. La possibilité de l’auto-production et la mise à disposition d’outils facilitant cette activité pour des membres peu familiers de la programmation par exemple constitue un élément de perturbation des règles habituelles de développement coordonné au sein des communautés de développeurs. Il sera intéressant de voir jusqu’o`u la variété technique est supportée, dans quelle mesure elle est productrice de réelles innovations, comment ces innovations parviennent à se diffuser et à se faire reconnaître parmi les différents types de membres (la hiérarchie sociale des membres s’ordonne aussi pour une bonne part en fonction de ces performances techniques en matière de programmation).

Une description fine des styles techniques présents et évoluant dans le temps permettra de contribuer à la construction des conventions tout en les étudiant. C’est un travail trop rare que d’entrer dans les choix techniques faits par exemple en matière de programmation pour en faire une lecture anthropologique (Cf. Tracy Kidder, The soul of a new machine). L’ouverture de ces mondes permet de voir proliférer (ou non ) une certaine diversité de ce point de vue, ce qui rend la lecture plus aisée. Il sera alors intéressant du point de vue de la plate-forme même de décider ce qui peut être mis à disposition ou non pour faciliter ou au contraire réduire la diversité. Les politiques techniques sont tout autant présentes sur le peer to peer que dans toute architecture technique, comme le montre l’évolution depuis Napster, e mule, Bit Torrent jusqu’à Waste (Boullier, 2006). Ce sont à chaque fois des formes possibles des collectifs qui sont ainsi décidées et non seulement des performances supérieures ou des fonctions nouvelles.
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