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Medias Alternatifs


Enthousiasme, abondance et désenchantement
Militantisme en réseau : le réseau militant d’information et de création alternative à New York (USA) : Independent media, culture jammers, hackers, digital activists, et autres bidouilleurs…


Petits préambules de lecture :
- Je distinguerai pour la clarté de l’exposé différents groupes de militants et différents collectifs. Mais il faut bien entendre que tous travaillent souvent ensemble ; ils ne se présentent sous une étiquette qu’en fonction d’une fidélité première ou d’un engagement plus constant dans l’un des collectifs. Seuls les groupes de hacktivistes sont peut-être plus structurés en tant que groupe, mais ils s’associent aux dynamiques globales lors des manifestations par exemple, et plus généralement apportent des contributions de fond, théoriques et pratiques, à la pratique militante des autres collectifs. Une des difficultés de la compréhension de ces mondes est bien de naviguer à travers les différentes dénominations et l’éphémère des collectifs. L’étude des liens sur les différents sites pourrait figurer de manière assez ludique la spirale infinie des connexions…
- J’ai préféré ne pas donner les noms de mes interlocuteurs, même s’ils n’ont pas montré de particulière réticence à se voir cités. Je ne nomme que les personnages publics.
- J’ai utilisé le mot-valise de media-activiste [il n’y a pas me semble-t-il de bon équivalent en français] pour désigner cet ensemble hétérogène de documentaristes, journalistes, bref tous ceux qui manifestent et luttent avec leurs caméras, appareils photos, sono, ou simplement leurs claviers d’ordinateurs.

A l’origine de cette enquête dans les mondes du techno-militantisme, il y a plusieurs questions :
- Un objet médiatique non identifié est né à Seattle, Indymedia, devenu aujourd’hui une référence dans le monde associatif et militant, mais aussi dans l’univers médiatique classique. Où en est-on de cette expérience, qu’est-elle devenue et d’où a-t-elle surgi ?
- Réponse à une critique du monde médiatique, Indymedia est aussi un usage des technologies, une mise en œuvre technique de formes d’organisation nées sur le terrain, voire une métaphore sur la toile de l’horizontalité qui caractérise les mouvements dits antimondialisation. Jusqu’où peut-on tenir cette comparaison, comment se maintient cette structure sur le long terme ?
- Un autre OVNI est venu hanter les imaginaires dans le paysage militant contemporain, ceux que l’on appelle les hackers, représentants d’un monde considéré comme clos et étranger, vaguement autiste et qui pourtant reflète cette même dynamique qui a contribué à la naissance de Indymedia. Une autre approche de la structuration des mouvements et de l’espace public transnational émerge à travers leurs recherches et leurs expérimentations.


Le monde militant new yorkais, considéré unanimement comme le plus éclaté et le plus difficile des Etats-Unis, abonde en expérimentations technologiques. Cette ville pilote du système néo-libéral voit se côtoyer dans une relative harmonie les activistes new-age et les yuppies dans des soirées expérimentales et interactives… On peut suivre dans le paysage urbain lui-même les lignes d’occupation par les groupes d’artistes/activistes, destinées à être rapidement envahies par la gentrification issue de l’attraction de tout ce qui peut être alternatif, de Tribeca à Brooklyn Williamsburg, puis Park Slope, etc. Dans ce paysage, à la fois celui du loisir et du militantisme, il est parfois difficile de distinguer les authentiques des imitateurs, et réussir à prendre pied dans une communauté relève du défi. Pourtant les liens se tissent et se font évidents dès que la barrière de défiance tombe. En clair, il faut décliner son identité militante. Un mouvement multiforme existe de manière claire pour ceux qui en font partie, avec ses critères de distinction interne, ses alliances et ses affinités, le plus souvent éphémères et pragmatiques. Au cœur du système, ce mouvement multiforme tend à constituer de nouveaux objets politiques en même temps que de nouveaux outils techniques et politiques, au service de la constitution d’un réseau, et des pratiques de la lutte elle-même. J’ai voulu centrer cette enquête sur ce qui existe en permanence dans le paysage militant, au-delà des mobilisations ponctuelles. C’est l’un des enjeux majeurs du media-activisme d’exister sur la durée et en marée basse.
Ayant séjourné à New York pendant plus de 6 mois, et participé à la vie militante sous ses nombreux aspects – marquée notamment par les mobilisations contre le WEF et contre la guerre en Palestine -, j’ai pu mener mon enquête à travers des entretiens avec des activistes de IMC (Independant Media center, ou Indymedia) proprement dits, qui pour la plupart ont participé à sa création à Seattle. Ce sont de jeunes femmes et hommes qui aujourd’hui poursuivent ce travail, et tentent d’élaborer de nouvelles formes de lutte sur le terrain médiatique.
Mon enquête s’est naturellement poursuivie dans le réseau des télévisions et radios associatives, ainsi qu’auprès des groupes de média–activistes produisant des documentaires et autres œuvres artistiques et militantes.
Elle s’est également déroulée auprès de collectifs d’artistes et de hackers, communautés de partisans du software libre, travaillant à ouvrir de plus en plus d’espaces à la liberté de création et de lutte. Ces groupes soulèvent des questions à la fois très spécifiques et ouvrant des portes à des usages plus communs, plus démocratiques, des nouvelles technologies.
Dans ce paysage, la distinction est quasiment impossible entre professionnels et amateurs. Certains sont journalistes et vivent de leur travail comme correspondants auprès de radios ou de télévisions militantes. D’autres travaillent pour ces mêmes stations ou pour d’autres associations et institutions afin de gagner suffisamment d’argent pour mener leurs propres projets. La grande majorité d’entre eux vit dans une forme de nomadisme militant contemporain, de continents en continents, et fait vivre dans le même temps un réseau local d’information et de création alternative.
De ce nomadisme, je rendrai compte ici à travers une expérience nouvelle, celle des caravanes Indymedia : la première, que j’ai suivie sur un court parcours entre Porto Alegre et Buenos Aires (février 2002), accompagna la poursuite des discussions sur les nouvelles pratiques militantes que nous avions entamées dans l’espace Intergalactika du Campement de la jeunesse du FSM. La seconde est aujourd’hui encore en cours, elle se déroule entre l’Italie et la Palestine, suivant sur le terrain médiatique l’entreprise des missions civiles internationales dans les territoires palestiniens occupés. Je tenterai de montrer comment à partir de New York et des réseaux mis en place ici de longue date, l’information sur les événements en Palestine a été radicalement transformée avec cette caravane.
Seattle, un acte de naissance ?
A Seattle, les militants avaient assisté à la formation et travaillé à la construction du Movement for Global Justice, une alliance inédite et qui s’est révélée efficace entre des syndicats, des ONG, et des mouvements de jeunes, organisés par divers groupes d’action directe, selon des stratégies prônant l’organisation en groupes affinitaires et la diversité des tactiques. C’est ainsi que l’on a vu se mettre en place un dispositif décentralisé, divers, pour bloquer le Millenium Round de l’OMC. C’est dans cet esprit que s’est aussi formé Indymedia, avec la contribution de différentes instances. Cette alliance, des syndicats aux environnementalistes, a aujourd’hui explosé. Le Direct Action Network (DAN), qui, après Seattle, avait fonctionné comme le moteur des groupes anarchistes et s’était investi dans des luttes locales en apportant son savoir faire en matière d’actions créatives , est aujourd’hui éclaté en différents petits groupes. Cet éclatement de la coalition de Seattle est en partie due au 11 septembre, et en est l’un des dégâts collatéraux : en bref, les syndicats ont adopté une position patriote dès les premiers jours de l’annonce de War on Terror, négligeant même jusqu’à un certain point la lutte pour les droits des travailleurs victimes des attentats au nom de l’union sacrée. De l’autre côté, les mouvements militants se sont investis dans des mouvements contre la guerre, contre les bombardements et contre les entraves aux libertés civiles instaurées au nom de la guerre contre le terrorisme. Par ailleurs, entre les différents moments de mobilisation commune, les groupes comme le DAN ou ACC (Anti-Capitalist Convergence) ont du mal à stabiliser leurs actions, et, localement, le paysage est éclaté en petits groupes de pression sur différents terrains. On a vu lors des mobilisations contre le WEF cet éclatement apparaître sur le terrain, en une manifestation syndicale qui n’avait fait que de maigres appels à la mobilisation, à la fois dans ses rangs et auprès du Global Justice Movement, et qui s’est déroulée 2 jours avant la manifestation des autres groupes, réduits à leur portion congrue, et organisés autour d’une coalition épéhémère Another World Is Possible qui réunissait des militants du DAN, de Reclaim the Streets, de ACC, des environnementalistes, des étudiants et des individus. Face à ce blocage (tout relatif, parce qu’autour du mouvement contre la guerre et contre les lois dites patriotes se forment d’autres solidarités), Indymedia est resté comme un passeur entre les mondes.
Depuis la Bataille de Seattle, les batailles suivantes ont été marquées par la renaissance du vidéo-activisme, et ont peut-être été les événements les plus diffusés, couverts, filmés et relayés de toutes les manières. Ce phénomène est du, en partie, à la création de Centres de médias indépendants (IMCs), un réseau global de sites internet militants et d’espaces médiatiques alternatifs, qui permettent à tout journaliste autoproclamé d’envoyer des articles, des photos, de l’audio ou des vidéos. Avec la multiplication des sites Indymedia, on constate aussi la multiplication des vidéos dans les manifestations. La caméra est devenue l’un des objets à emporter pour se rendre à une manifestation, affirme une militante d’Indymedia.
Comprendre ce surgissement, c’est aussi comprendre qu’il ne surgit pas du néant. Tous insistent pour souligner à la fois la nouveauté du phénomène – dans un enthousiasme sur la démocratisation des moyens technologiques sur lequel je reviendrai –, mais aussi pour montrer les filiations, et le rôle de militants plus anciens de ce terrain. C’est cette conjonction qui crée la particularité du paysage des activites médias à NYC. NY IMC, tout comme d’autres collectifs plus récents (comme Big Noise Films à New York), ont profité de l’expérience et des moyens d’autres structures plus anciennes, comme Paper Tiger TV, Free speech Tv et radio, Deep Dish TV, etc.
Les militants plus expérimentés sont eux-mêmes impressionnés par l’expérience actuelle : d’abord parce que le développement technologique a donné la possibilité réelle à de nombreux militants de faire leur propre media, et d’avoir chez eux leur media, aussi accessible que CNN. “Ce qui s’est vraiment passé à Seattle, c’est que Boom, tu étais capable de faire de l’auto-édition instantanément” . Une autre nouveauté qu’ils soulignent régulièrement, peut-être plus radicale, réside dans la manière dont fonctionne Indymedia, de manière réellement coopérative. “Au début des années 90, nous nous connaissions tous, mais nous étions beaucoup plus divisés. Maintenant on peut constater un effort beaucoup plus collectif” .
Comment ça marche ? Je passerai vite sur cette question, étant donné que l’essentiel des propos que j’ai pu recueillir auprès des média activistes tendaient, assez justement à mon avis, à minimiser l’aspect technique de leur travail, voire à cultiver un certain anti-technologisme. Le principe technique d’Indymedia est justement de faire en sorte de s’affranchir du professionnalisme, et donc de faire que chacun, s’il peut se munir d’une caméra, d’un micro et d’un enregistreur, ou même simplement d’un ordinateur, puisse produire une information et alimenter cette banque qu’est le site . Chez les puristes, les critères retenus seront plus esthétiques que techniques : il faut réhabiliter la beauté de l’objet s’il s’agit de produire un langage médiatique alternatif. Toute la particularité, la richesse et la souplesse du système réside non dans les moyens que sont censés détenir les média-activistes eux-mêmes (la baisse du prix des caméras fait de l’acquisition des moyens de production un aspect de plus en plus facile à régler. La plupart coûtent aujourd’hui moins de $1000), mais dans le dispositif mis en place dans les sites eux-mêmes. Le site fonctionne comme une plate-forme, en open source, avec des filtres plus ou moins contraignants. Chacun peut tout simplement envoyer, comme un e-mail, une info, sous n’importe quelle forme, et la voir intégrée au site plus ou moins instantanément (certains filtres ne fonctionnent que comme des filtres à virus ou à incohérences, d’autres sont plus idéologiques et les équipes d’Indymedia sont de plus en plus attentives à fixer des lignes éditoriales plus claires, mais cela nécessite de stabiliser des équipes). La question de l’open source a ses défenseurs (partisans de l’autocorrection grâce au débat démocratique), mais la plupart des militants ici se disent partisans d’un minimum de contrôle sur ce qui s’affiche sur le site. Le forum reste l’endroit où tout peut arriver. Par ailleurs, les discussion sur les éventuelles censures à opérer sur les sites indymedia se déroulent sur des listes, locales et internationales. La question par exemple de l’envahissement des sites par des messages antisémites a été l’objet de longues polémiques en mars-avril.
Les collectifs Indymedia sont mouvants et difficiles à décrire de manière précise. On y trouve des noyaux durs, ce sont eux qui jouent les filtres, donnent un peu les directions et le ton. A New York, ils sont une petite dizaine à se dire Indymedia permanents, et ils font souvent également partie d’autres groupes militants, comme le DAN ou Reclaim the Streets, choisissant parfois de se défaire de leur caméra pour se noyer dans la samba ou l’action directe. Mais ils sont bien plus nombreux à alimenter régulièrement ou occasionnellement le site et le journal ; ainsi, nombre d’activistes media ou de documentaristes font des petits films au format Indymedia sur le vif, puis montent leurs images en vue de la production d’un vrai documentaire.

Ainsi, de Seattle, il reste aujourd’hui Indymedia, mais aussi This is What Democracy Looks Like , un film réalisé et monté à partir de matériaux tournés par plus d’une centaine d’activistes. Deux auteurs se sont chargé de ce travail de réalisation. L’un d’entre eux a fondé, avec quelques amis, Big Noise Films, working to democratize cultural media-scape… Ce film est aujourd’hui devenu un monument de la lutte, un événement mémoire autant que la bataille de Seattle elle-même . Il est disponible dans de nombreuses librairies et même dans certaines boutiques de location de films. Pour les militants de Big Noise films, il s’agit de produire de la mémoire, du récit. Ce travail spécifique sur Seattle ne se conçoit que comme inséré dans une série d’autres travaux : enquêtes sur les prétendus gangs new yorkais, film sur les luttes zapatistes au Chiapas, ou sur la rebellion argentine plus récemment , qui sont toujours le résultat d’une collaboration entre diverses sphères du militantisme new yorkais, américain ou international. C’est la critique majeure qu’ils font à Indymedia et à son culte de l’instantané, de l’immédiateté.
A l’origine d’Indymedia, par-delà l’enthousiasme de jeunes militants et grâce à ce même enthousiasme, il y a plusieurs volontés et plusieurs projets.
- tout d’abord une critique radicale des medias, résumée par ce slogan : don’t hate the media, become the media, la prolifération des caméras, micros et autres témoignages des militants étant le résultat de cette prise en charge du discours construit sur eux. Indymedia devient ainsi le point de référence pour qui veut en savoir plus sur ce qui est train de se passer dans la rue. Il est évident que cette lutte pour contrer les medias officiels sur le terrain de la propagation de l’information nécessite un certain souffle…
- ensuite, une volonté de donner la parole aux gens, à ceux d’en bas, à la rue. Le projet indymedia prend ici sa forme Forum. Les activistes vont se rendre sur le site pour y ajouter leur grain de sel, soulever des questions, commenter, ajouter… C’est souvent à cet aspect du projet que les militants d’Indymedia sont le plus attachés, considérant qu’il s’agit par là de reconstruire des formes de démocratie dans le discours informationnel.

Dans ces projets conçus comme ils l’étaient initialement, Indymedia n’a, à mon sens, pas réellement réussi. Peut-être simplement parce que ces projets étaient mal formulés. Et c’est certainement une des forces de l’opération d’avoir créé d’autres objets, dépassant le projet même de ses initiateurs. Il a créé d’autres espaces pour une critique radicale des médias, une création de mémoire du mouvement, une accumulation aussi d’images et de témoignages qui peuvent servir pour contrer l’information officielle, à condition de relever le défi majeur de la distribution. C’est le cas par exemple du film produit sur les événements du 11 septembre, recueil sur le vif de témoignages et de réactions, montées dans un souci de contrer les discours officiels diffusés en continu à la télévision. On peut y entendre des experts non militaires et non officiels – universitaires, spécialistes du Moyen Orient – et la voix des communautés musulmanes américaines . Ce film de 28 mn a été monté entre le 11 et le 28 septembre, et il a été très vite diffusé à New York, mais aussi dans d’autres villes et pays (il a par exemple été distribué avec le journal Il Manifesto en Italie grâce au relais des militants italiens d’Indymedia).
Reste que l’information telle qu’elle apparaît sur www.indymedia.org est bien souvent illisible faute de réelle ligne éditoriale, et que les forums sont une réelle parodie de démocratie (sous la forme du cause toujours). D’autre part, Indymedia se centre sur les lieux où il se passe quelque chose, ratant en grande partie son objectif de montrer ce que les autres ne montrent pas . En fait, c’est en tant que système technique qui pourrait donner les moyens de la prétendue démocratie du net, dans la prétendue métaphore démocratique de l’open soource, que Indymedia ne peut remplir son rôle. Et c’est dans l’artisanat même, dans une sorte de retour à un usage traditionnel de la technique (chacun devant son ordinateur portable pouvant disposer d’une masse documentaire, d’un fatras informatif et faire son tri en fonction de ses choix, de sa créativité, de ses intérêts) que les media-activistes produisent une autre culture de l’information.
La clé politique et technique en est plus la remise en question de la propriété intellectuelle que la maîtrise d’un outil, qui serait free par essence. Indymedia est à l’information ce que le sampling est à la musique contemporaine, avec un effet software libre dans la mise en commun de compétences autour d’une communauté politique. Et cela en amont, par l’insertion du media-activisme dans l’ensemble des formes de militantisme présentes, comme en aval, car chacun reconnaît que son travail ne peut être complet sans des formes de diffusion locale et classique du travail produit : projections dans des salles, débats, et même tournée dans les villages américains avec un projecteur pour susciter des questions hors de la communauté. Car le net militant reste encore un cercle de reconnaissance, une petite zone autonome, et, au-delà même de la fracture numérique, reste un media passif qui n’a pas la même force qu’un média plus offensif, télévision ou radio. Malgré les déclarations de certains activistes, nouveaux Prométhées, Indymedia ne peut pas se passer de militance classique, de démarchage et de parole au plus près de ceux qui ne sont pas à l’intérieur de la communauté.

Ce qui me semble par dessus tout intéressant dans l’aventure Indymedia, c’est la manière dont elle a pu constituer / reconstituer un réseau, activable en permanence et travaillant partout sur la planète.
Ce réseau, il fonctionne d’abord localement, alimentant les zines, les journaux, les radios et les Tv locales alternatives. IMC New York édite un journal gratuit (The Indypendent) que l’on peut trouver dans toute les librairies indépendantes, dans certains cafés, dans des lieux de réunions, sur les parcours des manifestations. Le réseau Indymedia opère ainsi un marquage du New York militant, un tracé à travers un outil plus classique, plus pérènne aussi que le site . On y trouve des articles de fond, des analyses sur les divers événements de l’actualité. Il est alimenté par des correspondants locaux, éphémères ou permanents d’Indymedia, il est aussi rendu plus efficace par la possibilité offerte par le réseau d’avoir des traductions, des rapports, des témoignages.
Mais le réseau n’est pas créé par Internet. Tous le disent, Internet, c’est nous. Nous sommes d’abord une communauté avant d’être liés par cet outil. Sans Internet, il y aurait quand même nous. Les difficultés techniques doivent être dépassées au nom de l’appartenance à cette communauté. Les accréditations sont données à tous ceux qui, militants, veulent contribuer à l’aventure. Le refus de la professionnalité, de l’expertise, s’accompagne de la négation de la difficulté technique, des obstacles matériels. Si tu ne peux pas le faire, quelqu’un quelque part pourra t’aider à le faire, compléter ton travail. La plupart des activistes livrent du matériau brut, et certains vont travailler à le mettre en forme, à monter les images, à construire une information.

Digital tactics, le bricolage érigé en forme de subversion ou l’éthique hacker
Du côté de Brooklyn, à distance des locaux d’Indymedia (situés Uptown) c’est dans une atmosphère toute différente, plus bruyante et plus euphorique, les membres du Critical Art Ensemble ou de l’Electronic Disturbance Theater conçoivent leur travail, pourtant plus élitiste en apparence. Ne maintenant pas l’illusion cultivée par Indymedia et contenue dans le become the media, ils prônent non pas la démocratie et le consensus, mais la prise en charge de projets en fonction de discussions communes, de propositions, et la responsabilité dans l’exécution de ces projets, qui vont de l’élaboration de robots à la constrution d’un ouvrage sur la propriété intellectuelle. Leur vision de la lutte dans le paysage digital est assez proche de la théorisation du squatt comme culture, comme guerilla urbaine. Ici, la technique prime et est ouvertement considérée comme un moyen de subversion. Il faut donc permettre au plus grand nombre de se l’approprier.
Ainsi, ils délivrent des how to, des techniques de subversion de l’autorité, qu’elle soit politique, technique, matérielle, culturelle : construire un graffitti robot pour détourner les lois interdisant les tags, construire un game boy subversif pour les enfants … ils organisent, proposent des manifestations sur le web et inventent une forme de nomadmedia plutôt que de intermedia .
En fait, ils attaquent les outils médiatiques à la racine. Leur travail consiste plus à révéler le net qu’à utiliser ses prétendues potentialités. Ils dénoncent l’illusion de l’univers no border du net, en révèlent les fermetures en les faisant exploser ou en les détournant. Le piège de l’usage d’internet et même en partie du software libre est d’énoncer la même conception de la liberté individuelle que celle qu’énoncent les libéraux et autres microsofteurs. Tout comme certains anarchistes ont pour objectif politique de révéler la nature oppressive et violente du pouvoir par leurs actions, les hacktivistes montrent que, dans cet univers brandissant la liberté comme un slogan publicitaire, c’est la violence qui répond dès qu’on y introduit une réelle liberté, c’est-à-dire un soupçon de subversion. C’est évidemment le cas lorsque sont organisées des attaques de sites officiels (OMC, WEF…) ou des piratages visant des symboles ou des personnes (piratage des cartes bancaires des invités de Davos en 2001, par exemple). Par ailleurs, et par cette même pénétration du système, ils réintroduisent des questions comme celles de classe ou d’identité culturelle dans l’univers prétendûment unifié et disneylandisé du net, en réalité extrêmement hiérarchisé.
Ils sont également liés à des maisons d’édition alternatives, qui instaurent de nouvelles formes de remises en question de la propriété intellectuelle, comme Autonomedia à NY (toujours à Brooklyn), où la plupart des livres sont édités en anti-copyright, ou en semi-copyright (copyright simplement réservé à l’usage commercial) . Récemment, un collectif de juristes et d’activistes a mis en place un site, mettant à disposition un arsenal juridique, un autre how to pour signaler les formes d’usages de la création, qu’elle soit éditée sur un support matériel, ou disponible sur le net . Un forum d’information militant, semi-contrôlé (les membres du collectif ont une clé pour entrer leurs articles), fonctionne ainsi sur le site d’autonomedia. Il est de grande qualité, et contient aussi bien des dépêches, que des compte-rendus de lectures, interview, et liens avec d’autres sites.
Par ailleurs, cet usage des médias, comme leur analyse en profondeur, permet d’aller au-delà de la réponse par la présence (accumulation de caméras ou de témoins) à la répression et à la surveillance. Il ne suffit pas, selon eux, de tout filmer et de tout diffuser, pour révéler . Un important aspect de leur travail est de montrer combien le système de internet, né du monde militaire, n’est pas subversif par essence, ni même par le réseau qu’il constitue. Leur moyen de lutte sur ce terrain sera donc de contaminer le net comme un espace public et politique classique, par la désobéissance civile étendue au réseau virtuel, par la remise en question radicale des formes contemporaines de la propriété, par la déconstruction du prétendu terrorisme sur le net .

Ce qui en jeu, la culture : activ-artistes, détourneurs, révélateurs…
Le travail des hacktivistes rejoint celui des culture jammers et autres adbusters , plus que celui des media-activistes plus classiques. Pour les adbusters, dans le paysage médiatico-commercial, la publicité joue le rôle clé, présente au cœur de tout message, quelle qu’en soit la teneur par ailleurs. Leur moyen d’action est de révéler le fond d’un message publicitaire en le détournant. Dans les œuvres et l’information produite par ces artistes graphistes, poètes, activistes, on lit un retournement des codes, un usage profondément compris et suverti des outils de l’économie du brand , au profit d’une liberté retrouvée, d’un nouvel environnement mental.
Les Adbusters, déconstructeurs et créateurs de talent, investissent l’univers quotidien. Ce collectif d’artistes anime un site avec des images, des affiches, mais aussi une magnifique revue (sous titrée journal of the mental environment), bi-mensuelle et des prises d’espaces publicitaires au cœur des villes. Dernièrement, au cœur de Time Square, j’ai été étrangement attirée par une affiche, pourtant comme toutes les autres, une affiche du drapeau américain : les étoiles du drapeau étaient constituées de brands (Disney, Mac do, Nike, etc.). Un exemple de la manière dont les adbusters envahissent subrepticement l’univers pollué des villes.
De la même manière, c’est à travers l’usage publicitaire de la prétendue libération par la technologie que les militants du Critical Art Ensemble attaquent au cœur les illusions du système. La publicité pour AT&T nous propose de recevoir des coups de fils à la plage – un coup de fil de la femme aimée et la possibilité de lui décrire le coucher de soleil – et d’envoyer des fax de partout… même vision paradisiaque. Il est évident que cette innovation technologique veut surtout dire que le travail va pouvoir suivre partout, 24h sur 24. Mais cela veut aussi dire quelque chose sur le rapport à l’espace public. Ils relèvent que dans ces publicités, les hommes sont toujours seuls. Le monde que ces producteurs d’images et de technologies nous proposent est un monde où les interactions sociales sont toujours médiées, et c’est un monde où on abolit l’emprise des hommes sur leur espace public. Plus largement, lorsque quelqu’un est on-line, il n’est pas dans les rues.

Quel paysage médiatique alternatif ?

L’ensemble de ces critiques, de ces actions dans les domaines de l’image, de l’édition, de la réflexion, de la création de manière plus générale, constitue un paysage médiatique alternatif unique, une attaque en règle de l’univers surchargé de signes commerciaux de la grosse pomme du néo-libéralisme. Ce paysage est composite, mais structuré aussi par une mémoire commune récente, celle des mouvements anti-mondialisation. Si chacun ne développe pas le même type d’alternatives, tous aujourd’hui ont conscience d’œuvrer, par chaque bout, à l’élaboration d’un autre monde médiatique.

Des medias indépendants
C’est autour des questions d’indépendance économique et de financement, mais aussi plus subtilement de la gratuité des productions que se concentrent les expériences et les fractures dans ce paysage.
Un événement a marqué ces derniers mois une réelle rupture. WBAI , radio non commerciale et militante, fait partie d’un réseau plus large de radios alternatives, Pacifica radio, né dans les années 60. Ce réseau, au fil des années, suventionné par de nombreuses fondations, était devenu un espace de peu de liberté, et surtout, avait été marqué par de fortes luttes syndicales menées par les correspondants de freespeech . En août 2001, un débat en direct lors de l’émission phare Democray Now ! opposa un représentant des bailleurs de fonds de la station, John Murdock (de l’entreprise de juristes Epstein Becker and Green, accusée de refuser l’implantation d’un syndicat en son sein) et Juan Gonzalez, le co-animateur de l’émission Democracy Now !: ce débat fut censuré par la directrice des programmes de Pacifica, Bessie Wash. Juan Gonzalez démissionna en direct, protestant contre la censure, les licenciements et les mises à l’écart au sein de WBAI à New york. Ces tensions ont suscité un large mouvement de solidarité. Amy Goodman, animatrice de Democracy Now ! quitta à son tour avec fracas les studios de WBAI pour s’installer tout près du World Trade Center (dans une ancienne caserne de pompiers), devenant après le 11 septembre l’unique radio - Ground Zero Radio - à émettre dans cette zone , et à immédiatement produire un autre discours sur les attaques des Twin Towers. Il n’en fallait pas plus pour que la censure s’exerce de nouveau, et au moment même où les médias les plus officiels reprenaient ses émissions (où elle faisait se rencontrer les familles des victimes du WTC et des familles afghanes), WBAI cessait de transmettre «Democracy Now !» sur ses ondes . Ces tensions et l’élargissement du mouvement de grève des correspondants de Free speech ont fini par aboutir, au mois de décembre de l’année 2001, à une vraie campagne de reprise en main de la station par les journalistes et les auditeurs. Une assemblée générale houleuse et retransmise en direct réhabilita l’ancienne équipe et une vaste campagne d’appels à fonds et à donations s’en est suivi, permettant la résurrection de la station, et le retour d’une information alternative de qualité, appuyée sur les réseaux militants, mais aussi sur le rôle central de quelques animateurs et professionnels de la profession. En une quinzaine de jours, à travers des appels sur les ondes et sur internet, la radio a reçu plus d’1 million de dollars. Il faut noter aussi que la résistance a pu s’organiser en grande partie grâce à internet . «Democracy Now !» restait transmis sur le net, où une wbai in exile, avait été créée, radio de résistance et de combat, lieu aussi où se récoltaient une partie des dons. Au delà du réseau Pacifica, qui existe sur tout le territoire américain, «Democracy Now !» est aujourd’hui écouté dans plus de 7 millions de foyers grâce au numérique.
Devenu un enjeu de plus en plus important avec l’emprise de la propagande officielle après le 11 septembre 2001, l’indépendance financière est une lutte en soi. Ainsi, c’est aussi par l’appel au soutien des télé-internautes spectateurs et par l’organisation de soirées de fundraising que Paper Tiger TV produit des émissions depuis 20 ans maintenant. C’est ainsi une part importante des activités de ces collectifs de journalistes, activistes, artistes… qui passe dans la recherche de fonds. Mais c’est aussi un moyen de connaître son public et de poursuivre cette mission d’être des médias différents, près de ceux qui les écoutent, les construisent. Dans la plupart des cas, le public est invité à participer aux grandes décisions stratégiques, les équipes rendent compte de la manière dont elles dépensent l’argent récolté.
L’autre enjeu est l’extension du réseau. Internet est l’un des moyens d’accès à ces radios et télévisions, mais il est aussi possible d’y accéder à travers le réseau satellite. Ainsi des réseaux comme DISH Network, sont le véhicule de Free Speech TV. C’est un système satellite (DBS). Pour le recevoir, il suffit d’acheter une antenne de la taille d’une pizza (DISH 500 system) et un récepteur. Un abonnement d’environ $20 par mois est demandé pour recevoir l’ensemble du bouquet. Une des manières de soutenir ces réseaux est donc aussi de s’équiper et de s’abonner. L’autre travail militant, encouragé par les animateurs, est de demander aux réseaux de télévision satellite locaux comme DirecTV?, d’intégrer les programmes des télévisions alternatives dans leurs bouquets.
La ligne de séparation entre la critique et la pratique plus radicale et des médias de contre-pouvoir ou plutôt de contre-critique passe par cette capacité à s’autofinancer et à créer des espaces autonomisés au maximum de la sphère financière et politique. Le défi est de taille dans un univers où l’équipement est cher, mais la décentralisation facile des activités, la démultiplication des réseaux grâce à internet, permettent aussi une grande souplesse et des économies réelles. D’autre part, il s’agit d’une position intellectuelle et politique cohérente et forte, qui accompagne le mouvement contre le copyright et pour la création artistique libérée du marché de l’art. Les œuvres sont en libre accès, téléchargeables, modifiables… Les auditeurs des radios ont aussi un libre accès à l’antenne, la possibilité d’intervenir, de proposer, de modifier par la participation aux assemblées générales. Les téléspectateurs sont encouragés à lutter pour une télévision de qualité et à ne pas rester passifs face à l’emprise commerciale sur l’information . C’est dans ce sens que vont les nouvelles initiatives des collectifs de hacktivistes et de digital activists, envisageant de s’affranchir de tout ce qui peut être financièrement déterminé dans l’usage d’internet, en créant, sur le modèle de wbai, un serveur complètement autogéré et autofinancé .
Par-delà l’autonomie, du bon usage des financements dans les réseaux
Indymedia est une structure aujourd’hui capable de financer des projets relativement imposants, grâce en particulier à des dons qu’il a reçu. Les fondations américaines décernent régulièrement des prix à des associations, ou à de jeunes artistes. Ces sommes sont souvent relativement impressionnantes. On voit bien la difficulté qu’il peut y avoir à recevoir comme à utiliser de l’argent dans un réseau informel, même si les difficultés sont moindres aux Etats-Unis qu’en France. En dehors des remises de prix et des bénéfices très limités de la vente de films, la solution est le plus souvent de demander de l’argent autour de projets précis, impliquant des individus particuliers. Ainsi, le voyage d’une dizaine de militants à Porto Alegre puis dans quelques pays d’Amérique Latine a été financé grâce à l’un de ces fundraising. Il ne s’agit jamais de financement constant ou de suventions aux activités, mais bien de dons ponctuels. Cet argent a été dépensé aussi pour aider d’autres groupes Indymedia à se structurer et à s’équiper : en Argentine, en Equateur, au Brésil. L’échange technique s’opère aussi par des partages de compétence. A Buenos aires, au cœur de la rebellion argentine, les militants argentins ont servi de guides, de traducteurs, d’hôtes en somme, alors que les militants d’Indymedia, pour la plupart venus des Etats-Unis, fournissaient un certain savoir-faire. L’idée de la caravane était d’échanger des équipes capables de produire des documentaires aussi complets et coopératifs que possibles sur les pays traversés. Au départ, les militants embarqués à Porto Alegre devaient rester à Buenos Aires pour travailler, alors que les militants argentins devaient se rendre en Colombie et en Equateur, et ainsi de suite. L’esprit de communauté l’a en réalité emporté sur l’échange proprement dit et c’est ensemble qu’ils se sont tous déplacés en permanence. Par ailleurs, la présence des militants nord américains est venue démultiplier l’écho des événements survenant là-bas. Au lieu de se trouver seulement sur le site Indymedia argentine, les informations passaient sur les Tv alternatives et les radios ici à New York. Des directs par téléphone avaient lieu régulièrement, et les militants servaient réellement de médiateurs pour des conversations entre NYC et Buenos Aires, de référents pour les journalistes qui ici voulaient avoir des informations de là-bas.
Cette situation s’est renouvelée et amplifiée au moment de l’invasion des territoires palestiniens par les chars israéliens. Le jour de l’entrée des militants internationaux dans le QG d’Arafat, un journaliste de CNN est entré et ressorti immédiatement. Pour toutes les actions qui ont suivi, c’était une cohorte de journalistes d’Indymedia et de Free Speech qui accompagnait les militants, contactait des personnalités palestiniennes ou israéliennes, organisaient des débats de grande qualité, donnaient des informations de première main sur les zones d’accès impossible aux corporate medias . WBAI et en particulier Democracy Now ! est devenue une nouvelle fois pendant cette période une véritable référence : le seul endroit où il était possible d’obtenir des informations sur les territoires face au blocus des médias US, face au blocus israélien. A cette occasion, les militants pacifistes, les Juifs américains contre l’occupation, les organisations féministes, mais aussi les communautés arabophones et musulmanes de New York, se sont retrouvées autour de 99.5 FM, où l’on pouvait entendre tous les matins une couverture sur la question. Ce n’est donc pas un hasard si lors de la manifestation de Washington, le 20 avril 2002, contre la guerre, une grande partie du cortège et des animations de plateau étaient menée par Amy Goodman, qui s’adressait à ses amis militants mais aussi aux auditeurs. Ce n’était pas un media center - assurant simplement une couverture des événements, qui existait dans les locaux d’Indymedia -, mais bien la mise en espace d’une communauté déjà constituée dans les jours précédents sur les ondes. Ils étaient là, ceux qui revenaient de Palestine, ceux qui allaient s’y rendre, ceux qui avaient traduit tous les matins les interventions en arabe, les musiciens, les orateurs, rappelant ces matins que nous avions partagés à l’écoute de la radio …

Des enjeux techniques en situation d’urgence
Mais revenant sur cette couverture de la guerre en Palestine avec quelques militants de Free Speech et d’Indymedia, j’ai pu constater combien dans ces situations, le retour à des techniques extrêmement simples était le seul moyen d’avoir des infos. Bien sûr, à cause de la situation particulière dans les territoires, les seuls liaisons étant les téléphones cellulaires, quand les personnes pouvaient avoir de l’électricité pour recharger les appareils. Mais aussi parce que les équipements ne suivaient pas. En effet, aucune des équipes de media-activistes présente là-bas ne possédait d’ordinateurs connectables par sattelite. C’est peut-être le seul moment où j’ai pu entendre certains d’entre eux s’en prendre à la technique, ou s’en remettre à la technique. Une militante présente dans l’église de la Nativité et aujourd’hui expulsée disait que tout aurait pu changer si elle avait été en mesure d’envoyer des images de l’intérieur en temps réel. Tout, bien sûr, car l’ensemble de son travail, non envoyé, a par la suite été confisqué.
L’enjeu, c’est de pouvoir dans ces situations, envoyer en lieu sûr des images et des témoignages, mais aussi de mettre à profit réellement la situation particulière de ces militants, au cœur de l’action et des luttes. Etonnant retour de palestine de tous ces activistes qui disaient découvrir là-bas leur propre force : celle des moyens techniques, même l’infime puissance du téléphone cellulaire, mais aussi la force des pratiques d’action directe non-violente, utilisée pour servir de boucliers humains. Et puis bien sûr à nouveau la force du réseau, qui dépasse largement le strict cadre alternatif. La plupart des militants d’Indymedia pointent les limites de ces initiatives (considérées comme un peu ONG, un peu trop maîtrisées par les militants du Nord, ratant donc une partie de leurs objectifs) mais considèrent qu’elles peuvent être améliorées pour donner à Indymedia une autre ampleur aussi bien qu’une autre qualité. L’enjeu est aussi de sortir des seules manifestations des mouvements antimondialisation pour rendre compte du nouveau contexte de guerre globale. Aujourd’hui, chacun sait que le réseau des media-activistes peut à tout moment être réactivé et poursuivre ces initiatives signifie pouvoir donner une nouvelle effectivité à la solidarité internationale et permettre aux luttes de se déployer sur le long terme . A New York aujourd’hui, les soirées, conférences et projections se multiplient au fur et à mesure des retours des militants d’Indymedia. Au-delà de l’aspect informatif et éducatif de ces interventions, des appels à contribution se multiplient pour financer l’installation de réseaux locaux d’Indymedia stables .

Pour conclure, désenchantement de la technique et accélération des défis de la guerre globale
Finalement, il semble que l’analyse des réseaux de médias alternatifs et des militants qui les constituent, montre une nouvelle fois, comme dans chaque angle de ce mouvement de mouvements, la création de nouveaux objets politiques. Car il ne s’agit pas en réalité de simplement produire une information différente ou donner la parole, il s’agit bien plus d’introduire au coeur du système politique, financier et médiatique – tellement puissant aux Etats-Unis et à New York en particulier – des grains de sable. Et ce sont encore les médias les plus traditionnels qui sont les plus à même de perturber ce paysage là, avec des antennes de la taille d’une pizza.
Il s’agit aussi, à travers l’usage du net et des outils de communication maintenant accessibles à de plus en plus de gens, de retourner les mythes et les illusions de la propagande du net. C’est un nouveau lieu de la lutte, avec ses outils propres, et non un Eden affranchi des pesanteurs des autres terrains de lutte. Il est évident que des exemples comme la lutte zapatiste ont pu alimenter chez les militants cet enthousiasme et les rêves qui ont abouti à la création de Indymedia à Seattle . Ces références et ces moments sont devenus la mémoire du mouvement dans son ensemble, se sont aussi décrits dans des oeuvres, des films, des musiques, des discours . Mais aujourd’hui, les enjeux se sont encore compliqués, et bien peu pensent que les nouvelles luttes – au sens des plus radicales car il est toujours possible d’améliorer ce qui existe déjà – passent par des améliorations techniques. Elles passent par la création de réelles free zones sur le net, des hébergeurs entièrement libres et auto-financés, protégés, et en même temps par la création de zones de libre création face aux entreprises d’extension des taxations sur la propriété intellectuelle. Pour la plupart d’entre eux, il ne s’agira pas d’attaquer en justice Vivendi (même s’ils n’en contestent pas l’intérêt pour faire passer un certain nombres de messages), mais bien de multiplier les zones de sampling, les zones de copiage créatif et militant dans l’univers du web.
Etrangement, cet univers futuriste, ce monde de ces militants, hackers, cyber-militants, désobéissants electroniques..., se renvendique de plus en plus comme un monde d’artisans, un monde qui construit la politique sur la mémoire et l’histoire, sur la matérialité des luttes et non sur une quelconque abstraction de liberté. L’un des enjeux fondamentaux est bien celui que l’on retrouve dans les rues de New York, lutter contre la gentrification, le vol systématique et la commercialisation des valeurs et des contre-cultures.
L’un des mots les plus en usages dans le monde militant, et en particulier dans le monde des media-activistes est celui de community. Il signifie dans leur langage une forme de lutte contre l’unification, l’uniformisation du monde. Il serait long et compliqué de restituer à ce terme toutes ses connotations. Il est devenu aujourd’hui une sorte de concept flou, mais surtout il tend à être récupéré comme une nouvelle forme de marketing. Les campagnes publicitaires usent et abusent de la notion, les brand devenant des véhicules communautaires. C’est de là que vient l’attaque la plus pernicieuse dans l’univers d’Indymedia et des hacktivistes : s’ils sont – et se considèrent comme - une communauté, ils tendent de plus en plus à lui donner une matérialité concrète, sans se faire piéger par une pseudo communauté virtuelle. C’est tout le sens à mon avis de la mise en place des caravanes, nomadisme concret, échange pas seulement limité abstraitement à des informations, mais à des pratiques.
Je ne résiste pas au plaisir de citer pour conclure l’article “Utopian Promises – Net Realities” du Critical Art Ensemble. L’ensemble de l’article tend, comme son nom l’indique, à déconstruire les illusions du Net, autour de 5 prétendues promesses de l’ère du virtuel (de “new body” à “new consciousness”).
“Even if we accept the good intentions and optimistic hopes of the new age cybernauts, how could anyone conclude that an apparatus emerging out of military aggression and corporate predation could possibly function as a new form of terrestrial spriritual development? Conclusion as saddenned as CAE is to say it, the greater part of the net is capitalism as usual. It is a site for repressive order, for the financial business of capital, and for excessive consumption. While a small part of the net may be used for humanistic purposes and to resist authoritarian structure, its overall function is anything but humanistic. In the same way that we would not consider an unregulated bohemian neighborhood to be reprensative of a city, we must also not assume that our own small free zone domains are representative of the digital empire. Nor can we trust our futures to the empty promises of a seducer that has no love in its heart.”

Suggestions pour poursuivre l’enquête :
- il me semble que cette étude pourrait se prolonger autour du projet free the media ou Reclaim the Net, une tentative pour élargir la désobéissance civile dans le cyber espace, et aussi pour rendre indépendants financièrement les domaines alternatifs sur le net.
- Je l’ai écrit plusieurs fois, les progrès techniques ne déterminent pas (plus) des évolutions dans l’univers militant proprement dit, mais il semble bien que certaines questions posées lors des caravanes Indymedia, et en particulier dans les situations d’urgence comme en Palestine, devront trouver des réponses techniques.
- Enfin, il me semble que les groupes d’hacktivistes sont à la pointe de la réflexion sur de nouveaux objets politiques. Le groupe de juristes de Harvard, pour sortir de New York, me semble ouvrir de nouvelles voies, astucieuses et radicales, sur la question de la propriété intellectuelle.

Leyla Dakhli non commercial, New York, 2002
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